Vous connaissez Fight Club ? Le roman de Chuck Palahniuk, le film de David Fincher, le personnage de Tyler Durden joué par Brad Pitt ? Si c’est le cas, vous vous souvenez sans doute de cette scène : Tyler Durden, entouré de ses adeptes, dans une cave sombre, énonce les règles du club : « Règle numéro 1 : ne jamais parler de Fight Club, Règle numéro 2 : ne jamais parler de Fight Club, Règle numéro 3… » Tyler, nouveau Christ, fondait son Eglise des catacombes de banlieues. Le secret est plus qu’une nécessité tactique pour une secte, il est au fondement de sa volonté de s’isoler de la société, de s’exclure en excluant. Répéter deux fois la règle fondamentale n’était pas de trop. Une secte, quelque part, ne tient que par le secret, elle n’est même que son secret.

Abdelilah Benkirane a lu devant le parlement rassemblé, en séance solennelle, le programme de son gouvernement. Les quatre premiers points concernent l’identité nationale : ils multiplient les variations autour de l’islam, de la culture nationale et de l’identité collective. Une telle redondance est troublante, et appelle quelques suppositions : Benkirane accumule-t-il les formules sachant que l’essentiel est ailleurs, dans la réalité têtue du ralentissement économique et des rapports difficiles avec le Palais ? Ou bien au contraire s’adresse-t-il aux siens d’abord, dans une délectation narcissique et autiste ?

La Monarchie préserve-t-elle du populisme ?

La réalité est probablement ailleurs : cette successions de références à l’identité nationale n’est pas un évitement des problématiques socio-économiques, ni une autocélébration islamiste. Le gouvernement actuel a l’intention d’ouvrir un chantier politique nouveau au Maroc.

Un simple coup d’œil aux quelques décennies passées montre une singularité marocaine dans le cadre des pays nouvellement indépendants : le royaume n’a pas connu de populisme. Ni Allal el Fassi ni Mehdi Ben Barka, ni plus tard Bouabid ou Ben Saddik, s’il leur arriva d’user de rhétorique creuse ou violente, ne furent des tribuns déchaînés. Politiques, syndicalistes, publicistes de tout bord, ils restèrent toujours loin de ce que produisit l’Egypte ou Cuba, la Guinée de Sékou Touré ou la Libye de Kadhafi. Ni appel au meurtre ni anathème ne furent prononcés, les insultes restèrent rares, les réconciliations courantes.  Il serait faux de croire que cette modération tient à leurs qualités propres. Aussi perspicaces furent-ils, une telle unanimité dans le raisonnable dépasse les profils personnels et doit être un fait de structure. Il serait tout aussi faux de la lier à la répression par Hassan II. La répression provoque d’habitude la surenchère, non la mesure.

Démocratie et identité nationale

L’aliment du populisme est universel : il s’agit de ce qui touche aux fondements psychiques. Identité collective, rapport à l’autre, culte de la puissance et vertige sacrificiel, voilà à quoi il carbure, toujours et partout. Cette matière première existe au Maroc, mais elle reste, par accord tacite, hors du politique, enfoui dans les recoins obscures de notre culture : les mosquées, les traditions, le palais, sont les gardiens de ce feu ambigu. Il s’agit là d’un archaïsme politique. La modernité veut que de telles dimensions deviennent objets de débat, de vote et d’idéologie. Cela donne le meilleur : un intérêt public garantie par la passion, des masses soucieuses de leur bien commun ; et cela donne le pire : le nazisme, les nettoyages ethniques, plus banalement les émissions télé les plus sordides, les politiques gouvernementales les plus tordues…

La démocratisation du Maroc a fait un pas de plus, avec ces points énoncés par Benkirane. Concrètement, il ne se passera rien, ou très peu : quelques limitations budgétaires pour quelques festivals de province. Mais la voie est déblayée pour ce vaste chantier : le monopole que le palais avait sur l’identité collective est disputé par la politique élective. L’avenir nous dira jusqu’où, et jusqu’à quoi ira cette extension du domaine public. En attendant, Benkirane est un anti-Tyler Durden. Il ne demande pas de taire mais de révéler, en épelant les syllabes de la modernité politique : règle numéro 1, parler d’identité nationale, règle numéro 2, parler d’identité nationale, règle numéro 3…

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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