Le fantôme du mall, marocain de l’année

Publié: 30 janvier 2012 dans Culture et politique, Histoire moderne, Maroc, Médias, Relations Nord-Sud
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 »Un  spectre hante l’Europe, le spectre du communisme… » Vous connaissez la suite. Les premières lignes du Manifeste du Parti communiste furent parmi les phrases les plus lues du XX° siècle. Elles disent peu, mais elles le disent bien, et c’est dans la manière que consiste leur intérêt. Marx et Engels pointèrent, à leur insu et sous couvert de poésie, une vérité tordue : le capitalisme et les fantômes marchent main dans la main.

Une riche littérature sociologique existe à propos des superstitions populaires. Elle montre qu’elles se développent au sein de populations dominées : les femmes plutôt que les hommes, les femmes de ménage plutôt que les maîtresses de maison. Et elles se développent dans des situations contradictoires : quand la richesse la plus obscène côtoie la plus extrême misère, quand la plus haute culture se déploie dans un océan d’ignorance.

Le fantôme qui claque des dents dans le Moroco Mall ne détonne pas dans le cadre luxueux de l’un des plus grands centres commerciaux du monde. Les vigiles et les voituriers, les caméras de surveillance et les tourniquets, qui en barrent l’accès aux Marocains qui ne correspondent pas à l’image que Salwa Akhannouch a du Maroc, n’ont pas réussi à l’arrêter. Il est, comme d’autres détails – l’exclusion des journalistes marocains lors de l’inauguration par exemple – révélateur d’un état de développement.

L’échange inégal : choix économique, coût social

L’idéologie économique marocaine existe, elle n’est ni versatile ni brumeuse. Elle consiste en une insertion jamais remise en cause dans le système économique mondial, selon le principe de l’échange inégal. Ce dernier fut au fondement des empires coloniaux : tirer des colonies des matières premières, et les inonder de produits industriels. Le coton – l’Egypte, l’Inde – la canne à sucre – Cuba –, le caoutchouc – le Brésil – contre des machines et des biens de consommation. Lors des indépendances, les jeunes Etats préférèrent se lancer dans l’industrialisation de leurs économies, et rompirent les ponts de l’échange inégal. Mais pas le Maroc. Les plaines atlantiques continuèrent à approvisionner l’Europe en maraîchage, et l’Europe continua à fabriquer nos voitures et nos radios. Bien évidemment, Casablanca, à la différence d’Alexandrie ou de Shanghai, resta la première ville du pays : elle était le môle d’intermédiation entre la tomate et les Airbus.

Au regard des catastrophes économiques algérienne ou égyptienne, ce système marocain a des avantages, indéniablement. Mais il a aussi des inconvénients. Les fantômes en font partie. Car l’échange inégal n’est pas qu’un système économique. C’est une vaste architecture culturelle, cohérente malgré ses contradictions. Elle suppose une bourgeoisie d’intermédiation : consciente de son incapacité à concurrencer l’industrie européenne, elle préfère s’accaparer les marchés publics et monopoliser la distribution de grandes enseignes plutôt que de se lancer dans des projets industriels aléatoires ; politiquement, elle apprécie les régimes hybrides, assez libéraux pour lui assurer son mode de vie et sécuriser ses détournements financiers, et assez autoritaire pour mater les revendications sociales.

Consommateur fantôme

Et le fantôme ? C’est au cœur de ce système qu’il s’insère : la domesticité nombreuse et mal traitée, l’indifférence et la peur de la pauvreté étalée au grand jour, le mépris et parfois la haine de la paysannerie, dont elle tire pourtant son unique ressource, accompagnent ce type de bourgeoisie  partout où il apparaît : dans la Chine de Tchang Kai Chek comme dans l’Amérique latine des juntes militaires, au Liban comme en Afrique du Sud sous l’apartheid. La superstition des plus faibles pointe alors d’un doigt fantomatique sa mauvaise conscience : l’analphabétisme, la dépendance culturelle et économique, le mépris de soi… Comme un gant retourné montre ses coutures, la sorcellerie et les imprécations enfumées disent l’envers des vitrines et des marbres.

Longtemps encore, un fantôme flottera dans le Mall : il passera devant les vitrines, transparent et délicat, comme la majorité des Marocains incapables d’acheter ce qu’elles offrent, et en murmurant des mots de deux syllabes, comme les enfants et les sorciers : Naf- Naf, Mango, Zara.

Omar Saghi

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