Archives de février, 2012

La campagne présidentielle française, qui commence à peine, est décidément fertiles en controverses de haute tenue… Après la civilisation, c’est l’histoire qui a été interrogée. Le député socialiste Serge Letchimy, en interpellant le gouvernement par ces mots : « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration, au bout du long chapelet esclavagiste et colonial » a provoqué un tollé. (suite…)

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Un acteur condamné en Egypte, une chaîne de télévision poursuivie en Tunisie, le cinéma inquiété au Maroc… La marche de la démocratie semble croiser à contre-sens celle de la liberté culturelle. Les voix qui s’élèvent dans ces pays en transition disent en substance la même chose, déclinées sous des formes plus ou moins accentuées : l’obscurantisme, même issu des urnes, ne doit pas passer – ou encore, le peuple, désormais souverain, doit être éduqué à la liberté d’opinion et de création. Cette manière toute pédagogique d’aborder le nouvel âge de la censure qui se profile dans les pays arabes néglige une réalité passée particulièrement désagréable, et cependant encore agissante aujourd’hui dans les réactions qu’elle provoque : le rôle politique, et même policier, que la culture joua sous les régimes dictatoriaux. (suite…)

On s’est beaucoup étonné de l’absence de leaders affirmés dans les révolutions arabes. Pour qui se rappelle les événements des années 1950 qui firent tomber les dynasties post-ottomanes en Egypte, en Tunisie, en Irak, au Yémen, cette lacune est saisissante. Nasser, Kassem, Bourguiba, d’autres encore, conduisirent des changements politiques majeurs. Cela pour la rationalité et le déroulement des processus. Ils incarnèrent des mouvements idéologiques, un sens de l’histoire, une valorisation de leurs peuples, cela pour la charge symbolique.  Cette personnification de l’histoire est le grand absent d’aujourd’hui. L’expliquer par le manque de personnalités marquantes ne tient pas : des figures charismatiques ou attachantes, exemplaires et héroïques, agissent et s’expriment partout dans des espaces publics en reconstruction. Mais il semble que c’est du côté des collectifs rassemblés que s’exprime un rejet vigilant de la personnification, soucieux de maintenir les sphères politiques vides de toute incarnation.  (suite…)

Peut-être que le volontarisme pan-maghrébin de Moncef Marzouki restera lettre morte, peut-être que ses appels à l’unité font-ils déjà sourire ses partenaires. Mais que le président de la petite Tunisie prenne la tête d’une initiative de relance de l’intégration maghrébine est un indicateur politique sur lequel il faut s’arrêter. (suite…)

Nos forces armées sont royales, notre éducation est nationale, nos chemins de fer aussi. Les mots sont parfois importants, et en ce qui concerne les qualificatifs d’institutions publiques, ils sont décisifs. Cette variété dans l’identification des piliers de l’Etat est une autre exception marocaine, car la majorité des régimes politiques modernes ont unifié leur source de légitimité autour d’un pôle unique, souvent la Nation. Cette modernité-là, le Maroc ne l’a pas connue. Nos institutions, nos fonctionnaires, nos projets collectifs continuent donc d’exciper de deux sources de légitimité, l’une royale, l’autre nationale. (suite…)

Il faut l’avoir vécu pour le croire. L’aura que Hassan Nasrallah avait auprès des masses arabes – le terme audimat serait plus adéquat – à la fin des années 1990 et dans les années 2000 était proprement extraordinaire. Par son extension géographique : al Manar, la télévision du Hezbollah, captait une partie non négligeable des paysages médiatiques depuis le Maroc jusqu’en Asie centrale ; et par son ampleur sociale : classes populaires et classes moyennes, bourgeois et chômeurs, la voix à la fois grasseyante et grave, mielleuse et dure de Nasrallah séduisait sans discrimination socioéconomique. (suite…)

Le ministre marocain des Affaires étrangères en Algérie, le président tunisien au Maroc : consacrer ses premiers déplacements internationaux à ses voisins n’est pas inhabituel, mais pas au Maghreb, pas ces deux dernières décennies. La chose est d’autant plus piquante qu’en ce même Maghreb, en ces mêmes deux dernières décennies, une tentative d’union avait été lancée.  Une union qui n’est pas une annexion, finit toujours par interroger les pays concernés sur le dénominateur commun qui les rassemble à l’exclusion des autres. (suite…)

Pendant des millénaires, Taza, ou plus précisément la « trouée de Taza », ce col étroit entre le Rif au Nord et l’Atlas au sud, reliait les plaines Atlantiques aux steppes du Maghreb central. C’est par-là que débouchaient les invasions. Son contrôle fut vital pour tout pouvoir politique, les Romains comme les Musulmans, les colonisateurs français comme les sultans alaouites. Les manifestations qui s’y succèdent depuis quelques semaines ne font pas mentir cette vocation géographique : Taza est en train d’interroger le Maroc politique sur sa capacité à faire le lien entre crise socioéconomique et réformes institutionnelles. (suite…)

Chaque régime politique a son écriture privilégiée, et chaque écriture son support de prédilection. Ainsi du despotisme. Il apprécie l’épopée et la vie illustre, et les monuments qui les donnent à lire aux foules écrasées.

Cette alliance est née dans l’antiquité. La pyramide et l’épopée, Ramsès et Homère, le hiéroglyphe et le caractère d’alphabet, malgré la différence notable entre l’absolutisme des premiers et la relative égalité chez les seconds, nous ont transmis une même configuration symbolique : certaines vies méritent le récit, d’autres l’oubli et l’indifférence. Sous des formes et des langues variées, cette vérité a perdurée : le Nom de Un qu’exaltent l’Histoire et le monument, et les noms de la multitude des quelconques oubliés.

En érigeant place Tahrir, à l’occasion de l’An I de la chute de Moubarak, un obélisque en carton portant gravés les noms des martyrs de la révolution, les manifestants égyptiens accomplissaient une subversion parodique de ce principe, comme si les transformations institutionnelles devaient s’accompagner d’un réaménagement de l’espace symbolique. (suite…)

Le Sahara fut toujours un conservatoire de formes de vie éteintes ailleurs, et des niches écologiques y existent, abritant des espèces disparues. Le vent de mutations politiques que connait le monde arabe depuis plusieurs mois aurait pu le contourner, y laissant subsister des témoignages fossilisés d’autoritarisme. Les remous que connait le Front Polisario tendent à prouver que non, et que décidément le Printemps arabe souffle de manière équitable sur l’ensemble de l’écosystème politique de la région. (suite…)