Quel a été le rôle des nouveaux médias dans les pays arabes, dans les bouleversements et réformes institutionnels de ces derniers mois?

Dès les années 1990, les médias ont joué un rôle dans le monde arabe, différent de celui tenu dans les démocraties occidentales. En l’absence de scène politique nationale et d’espace institutionnel, les peuples arabes se sont intéressés aux médias extérieurs, d’abord ceux basés au Liban ou au Royaume-Uni, puis les médias panarabes comme Al Jazeera, lancée en 1996.

Internet et les nouveaux médias n’ont fait que perpétuer cette tendance. Ce rôle exceptionnel est quelque part accidentel : il est probable que l’espace démocratique s’installant dans certains pays arabes, le rôle politique des nouveaux médias soit amené à décroitre.

 Dans ces pays en réforme institutionnelle, comment envisager la place des nouveaux médias désormais ?

Il est normal que la politique se fasse de nouveau dans le monde réel et institutionnel et il est souhaitable qu’internet ne soit plus le lieu principal d’expression et de débats politiques.

Il y a plusieurs dimensions dans les révolutions qu’ont connu ces pays : la dimension politique pure, d’un côté, et de l’autre, une dimension anthropologique. En effet, nous avons assisté non pas seulement à l’effondrement de régimes politiques, mais également à l’effondrement de systèmes, avec les éléments qui les composaient : culture du chef, monopole du discours « légitime », absence totale de débats politiques…

Ainsi, les conflits, inhérents à toute société, ont été empêchés dans les dictatures arabes, qui ont forgé des sociétés sur-pacifiées. L’enjeu aujourd’hui est le développement des institutions démocratiques efficaces, à même de gérer les oppositions et les conflits de façon pacifique, au sein d’un système représentatif et d’institutions fidèles à la culture de ces pays.

Le rôle d’internet a pris une place beaucoup trop importante étant donné le vide qu’il comblait. Mais la « bulle » devrait bientôt éclater maintenant que le vide institutionnel se comble : en dehors de la confrontation avec les autorités, Internet ne peut pas offrir un espace institutionnel permettant de régler les conflits de la société.

Dans les monarchies du Golfe, les dirigeants ont instauré une démocratie virtuelle, soit une grande liberté sur internet, en pensant s’épargner l’instauration d’une démocratie réelle, mais l’avenir nous dira si le peuple s’en contente.

Internet ne rime qu’avec politique ?

Non, il n’y a pas que l’horizon politique pour le Net. Par exemple, dans les pays émergents, l’intérêt pour la cause publique est encore faible : pour prendre le cas de Facebook, la recherche des utilisateurs est davantage celle d’une sociabilité, sans politique forcément. Dans les pays arabes, internet pourrait être un outil de libéralisation des mœurs, et annoncer une « révolution culturelle ». Internet, en matière d’échange et d’ouverture culturelle pourrait jouer un rôle important.

Croyez-vous qu’une « fracture numérique », une inégalité dans l’accès aux nouveaux médias, réduise l’influence de ces derniers dans les pays dits fragiles ?

Non, prenez l’exemple du téléphone portable : c’est le premier poste d’achat dans le monde, pour tous les âges et toutes les catégories sociales. On s’aperçoit aujourd’hui que Twitter et Facebook pénètrent des zones grises totalement délaissées par l’Etat de droit, uniquement grâce aux télécommunications.

Il existe néanmoins une différence entre les « cyberactifs » et la scène réelle, la scène virtuelle est en décalage, et ce sont les urnes qui décident en définitive.

Ghassan Salamé, lors de la conférence du 30 novembre sur « les nouveaux médias et la prévention des conflits », a affirmé qu’à l’avenir, la diplomatie préventive aurait besoin d’encore plus de secret. Qu’en dites-vous ?

La question du temps est effectivement importante, et directement liée à celle du « secret ». Car une démocratie de type immédiat, qui suivrait le rythme imposé par le net, impliquerait la fin de la démocratie elle-même : une vraie politique est réalisée quand les électeurs confient le pouvoir de décision à des représentants, qui ont alors une marge et un temps pour l’action.

La logique des réseaux sociaux poussée à ses extrémités, nous fait entrer dans une représentation politique au mandat impératif, et non représentatif : il n ‘y aurait plus de « secret d’Etat », nécessaire par exemple à la Diplomatie. Mais il est possible à la Diplomatie d’imposer au rythme d’Internet sa propre temporalité.

De manière générale, il y aura toujours un décalage temporel : les techniques se répandent en effet plus rapidement que les institutions ne s’adaptent.

La prévention des conflits est un objectif impliquant des processus à long terme. En quoi l’usage des réseaux sociaux, des nouveaux médias, peut accélérer ces facteurs de développement humain et de réduction des tensions ?

Dans des situations de crise, internet peut avoir un rôle d’alerte et favoriser l’émergence d’une conscience humanitaire universelle. C’est par exemple ce qui se produit concernant la Syrie : il est impossible d’ignorer les violences.

Par contre, il est plus problématique de tabler sur un rapprochement des communautés via le Net, car il s’agit davantage d’un espace de cloisonnement, où l’on échange avec des semblables, certes issus de différents pays, mais regroupés autour d’affinités communes.

Par exemple, une fois qu’un Forum est lancé, on observe des mouvements centrifuges, or le contraire se passe dans le réel, où des lieux tels que l’école ou les institutions publiques obligent à échanger avec des êtres qui pensent différemment, et forcent au compromis.

C’est l’hyperspécialisation qui prime sur Internet, je ne pense donc pas qu’il s’agisse de l’espace de dialogue idéal. En outre, Internet peut être extrêmement violent verbalement : sous couvert d’anonymat, les personnes ne s’interdisent plus rien.

C’est finalement un miroir qui renvoie l’image qu’on est venu y chercher. Cela a des avantages, d’aménager un espace d’expression pour des pensées radicales qui pourraient dériver vers la violence. Et également donc, de nombreux inconvénients.

Pour conclure, je ne crois pas au brassage des différences grâce à Internet, je ne le vois pas comme un espace de rencontres.

7 décembre 2011, Fondation Chirac.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s