Chaque régime politique a son écriture privilégiée, et chaque écriture son support de prédilection. Ainsi du despotisme. Il apprécie l’épopée et la vie illustre, et les monuments qui les donnent à lire aux foules écrasées.

Cette alliance est née dans l’antiquité. La pyramide et l’épopée, Ramsès et Homère, le hiéroglyphe et le caractère d’alphabet, malgré la différence notable entre l’absolutisme des premiers et la relative égalité chez les seconds, nous ont transmis une même configuration symbolique : certaines vies méritent le récit, d’autres l’oubli et l’indifférence. Sous des formes et des langues variées, cette vérité a perdurée : le Nom de Un qu’exaltent l’Histoire et le monument, et les noms de la multitude des quelconques oubliés.

En érigeant place Tahrir, à l’occasion de l’An I de la chute de Moubarak, un obélisque en carton portant gravés les noms des martyrs de la révolution, les manifestants égyptiens accomplissaient une subversion parodique de ce principe, comme si les transformations institutionnelles devaient s’accompagner d’un réaménagement de l’espace symbolique.

Démocratie et formes de l’histoire

L’Egypte de la fin du XIX° siècle a popularisé le roman parmi le lectorat arabe. Dans l’entre-deux-guerres, le Caire devint une des capitales du cinéma mondial. Le roman comme le cinéma sont des produits culturels typiques de la démocratie : ils racontent la vie banale de l’homme quelconque, avec des mots et des expressions puisés dans le commun. Ce « prosaïsme » rompt avec la grandiloquence des genres poétiques traditionnels, et il n’est pas étrange que les despotes, s’ils leur arrivent parfois d’aimer les poètes, apprécient rarement les romanciers. Ces derniers ont la fâcheuse tendance de doubler l’histoire officielle, l’histoire monumentale comme l’appelle parfois Nietzsche, par l’histoire des anonymes. Dans Un tombeau pour Boris Davidovitch, l’écrivain yougoslave Danilo Kis tentait une réécriture des histoires staliniennes officielles par une réhabilitation, impossible en réalité car infinie, des noms oubliés de ceux qui firent la révolution avant d’être broyés par la machine despotique du parti. L’obélisque de place Tahrir tente pareille entreprise symbolique : faire mentir les stèles de fer dressées en hommage aux dictateurs arabes.

Après le héros, l’homme banal

La démocratie moderne est fondée sur une conception particulière de l’espace public. Celui-ci appartiendrait, désormais, en droit et dans les faits, aux quelconques de la multitude : citoyens décomplexés de leur anonymat, portant haut et fort non pas la héraldique glorieuse d’un nom célèbre mais un bulletin de vote et un statut d’homme libre. Cette théorie démocratique n’est réellement appliquée que depuis peu en Occident, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale plus précisément, quand les errements fascistes vaccinèrent durablement les peuples européens des rêves épiques. Certes, il y eut ensuite de Gaulle, mais qu’il n’ait pas réussi à produire en France un héritier digne de ce nom montre assez que de Gaulle était un survivant du monde de l’histoire monumentale. Chez les Arabes, le culte du grand homme dura plus longtemps. Bien qu’appelant à l’égalité la plus absolue et au triomphe du citoyen, les Républiques arabes puisèrent dans une tradition littéraire de gloire militaire et d’exagérations poétiques qui fatalement devait conduire à trahir les idéaux républicains. Al Mutanabbi admirait Sayf al Dawla, non l’anonyme de Damas qui lui préparait ses repas. Nasser, Saddam, Assad, s’entourèrent, d’un nimbe de majesté historique bien peu propice à l’égalitarisme prosaïque qui fait les démocraties.

La multiplication d’initiatives dénommées « nous sommes tous x » – suit le nom d’une victime des autorités – est peut-être le signe annonciateur d’un réel changement dans la conception que les Arabes ont de la politique et de l’histoire. Et reste le devoir que cette pyramide des quelconques semble indiquer aux masses insurgées : s’habituer à une autre histoire, qui ne soit plus celle de l’épopée sanglante, mais du roman quotidien ; et s’habituer à cette vérité un peu décevante mais incontournable : la démocratie est le règne du commun, et son héros le quelconque démultiplié par le vote et la manifestation.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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