Le ministre marocain des Affaires étrangères en Algérie, le président tunisien au Maroc : consacrer ses premiers déplacements internationaux à ses voisins n’est pas inhabituel, mais pas au Maghreb, pas ces deux dernières décennies. La chose est d’autant plus piquante qu’en ce même Maghreb, en ces mêmes deux dernières décennies, une tentative d’union avait été lancée.  Une union qui n’est pas une annexion, finit toujours par interroger les pays concernés sur le dénominateur commun qui les rassemble à l’exclusion des autres. L’Europe souffre  de cette question ouverte : est-elle fondée sur ses racines chrétiennes, ce qui justifierait le refus de la Turquie, mais pas celui, demain, de l’Arménie ou de la Géorgie ? Ou bien encore sur une même idée kantienne du vivre-ensemble, qui refuse les dictatures mais accepte les démocraties, indépendamment de la géographie ? Ou encore autre chose, comme le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale ? Ou un mélange de tout cela à la fois ?

Le Maghreb du couscous

Les Etats maghrébins des années 1980 se sont sans doute posé la question, à travers leurs dirigeants, puisque l’union était affectée d’un qualificatif identitaire. Arabe, l’UMA le fut surtout par l’opacité des décisions, par les arrière-pensées qui réunirent ces cinq régimes. L’UMA fut une union maghrébine des autoritarismes. Et comme toute union de ce type, elle était vouée à l’échec, en l’absence d’un hégémon unique qui puisse écraser les autres, car ni l’Algérie, ni la Libye ni le Maroc n’étaient assez forts pour devenir la Prusse de la région. La démocratisation en cours au Maghreb va directement concerner le rêve unitaire. La tentative d’une union par le haut a produit l’UMA. Il y a aujourd’hui une possibilité d’une union par le bas, à travers la multitude de liens qui unissent ou uniront demain les sociétés civiles des différents pays, les mêmes qui se sont exprimées par la rue ou les urnes. Quel sera leur dénominateur commun ? Bourguiba parlait du « Maghreb du couscous », pour mieux distinguer les trois pays centraux de leurs marches orientale et africaine, la Libye et la Mauritanie. La remarque n’est pas d’un banal folklorisme, comme elle peut de prime abord le paraître. En soulignant une caractéristique socioculturelle prosaïque, cette formule rappelle l’importance de la dimension quotidienne pour fonder une unité politique. Ce qui rapproche un Marocain d’un Irakien ou même d’un Libyen est multiple mais quelque peu abstrait : Al Moutanabbi, les Mille et une Nuits et l’islam font peut-être un espace public, mais moins que ce qui rassemble un Tunisien, un Marocain et un Algérien : l’histoire récente, le malékisme… le couscous.

Union autoritaire, union démocratique

Les résultats électoraux au Maroc comme en Tunisie ont montré sans équivoque la direction des vents. Après l’UMA autoritaire, l’UMI islamique ? Pas forcément. En tout cas, l’observateur devra d’abord s’intéresser à un autre facteur, avant l’idéologie qui serait mise en avant, explicitement ou tacitement, pour refonder l’unité maghrébine. Car réaliser l’unité au nom de la mission civilisatrice de la France – la seule unité maghrébine récente fut en effet l’œuvre de la colonisation –, de l’arabité ou de l’islam, si elle a son origine dans autant de discours différents, peut cependant mener au même résulter autoritaire quand l’initiative vient des Etats. Un processus d’union réclamée et mue par des électeurs a des chances d’être beaucoup plus lent, mais beaucoup plus solide aussi. Il est probable qu’il s’articulera, non sur les fantasmes historiques de dirigeants despotiques, la tête pleine de Saladin et de Nasser, mais sur de prosaïques considérations : l’union douanière, le serpent monétaire, l’homogénéisation fiscale… Ce qui fait le délice des étudiants en droit communautaire européen pourra devenir le quotidien des sommets maghrébins. On y perdra en splendeur, peut-être même regretterions nous les discours de Boumediene, les envolées lyriques de Kadhafi, mais le Maghreb, enfin, pourra avancer. Et ce Maghreb du couscous donnera alors à réfléchir à l’Orient : un Machreq des mezzés réalisera enfin, après la stabilisation post-révolutionnera, les rêves sanglants de Saddam et d’Assad.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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