Il faut l’avoir vécu pour le croire. L’aura que Hassan Nasrallah avait auprès des masses arabes – le terme audimat serait plus adéquat – à la fin des années 1990 et dans les années 2000 était proprement extraordinaire. Par son extension géographique : al Manar, la télévision du Hezbollah, captait une partie non négligeable des paysages médiatiques depuis le Maroc jusqu’en Asie centrale ; et par son ampleur sociale : classes populaires et classes moyennes, bourgeois et chômeurs, la voix à la fois grasseyante et grave, mielleuse et dure de Nasrallah séduisait sans discrimination socioéconomique.

Mais l’extraordinaire n’est pas là. Après tout le monde arabe, entre la première guerre du Golfe et les révolutions de 2011, fut caractérisé par ce tiraillement entre politiques nationales figées et icônes médiatiques satellitaires. Hassan Nasrallah fut l’une d’entre elle, avec Qaradawi et Amr Khaled, Ben Laden et Zawahiri, ni plus ni moins. Mais Zawahiri, comme Ben Laden, portaient la voix de la majorité sunnite – ils l’usurpaient plutôt, en l’absence de challengers, mais leurs positionnements restaient, cependant, conformes à une réalité démographiquement dominante. De plus, leurs pays d’origine – avant que le Qatar et al Jazira ne leur offrent une patrie hors-sol – formaient les deux ventricules du cœur de l’orient arabe. Depuis l’alliance entre Sadat et le roi Fayçal, au début des années 1970, l’ensemble de la région fut mise en orbite autour du doublon le Caire-Riyad. Il n’était donc pas étonnant que les opposants les plus populaires à ce système honni soient l’un Saoudien, l’autre Egyptien.

Un tribun imprévu

Mais un chiite ? Mais un clerc chiite ? Mais un clerc chiite libanais ? Hassan Nasrallah est adepte d’une religion minoritaire parmi les Arabes, il est ressortissant d’un petit pays, il est membre d’un clergé, chose rare et mystérieuse pour les sunnites. Toutes ces caractéristiques auraient dû éloigner quelqu’un comme Hassan Nasrallah de l’estrade d’où il reflétait la vox populi. Mais ce ne fut pas le cas. La configuration politique des deux décennies 90-2000 avait brisé toute expression politique indépendante dans le système saoudo-égyptien sous parapluie américain. Seule en Orient l’Iran et ses alliés, la Syrie et le Hezbollah libanais, avaient réussi à se constituer une marge d’opposition légitime ou semi-légitime, en tout cas plus consistante que les fantomatiques chevauchées aériennes des légions de Ben Laden.

Aussi, chaque après-midi, des centaines de milliers d’antennes paraboliques au Maghreb et en Egypte tournaient leurs visages extasiés vers l’orient, pour capter, via Arabsat, al Manar, et via al Manar, les imprécations cadencées de cheikh Nasrallah. Il n’y avait que lui pour dire tout haut ce que chuchotait tout bas la rumeur populaire : non à la chape de plomb américaine, non à la paix imposée avec Israël, non aux dictatures pro-occidentales. Hassan Nasrallah s’arrêtait, rectifiait son turban, puis reprenait, imperturbable : non, non, non…

Héroïsme international, cynisme local

Un acteur politique est toujours placé entre des intérêts spécifiques et des considérations générales. Même un syndicat, une association, s’ils défendent des intérêts sectoriels, se doivent d’user d’un langage commun à toute la société : des valeurs, une histoire, un avenir, qui transcendent leurs causes locales. Inversement, même un candidat à une élection présidentielle se doit, au-delà des considérations générales par lesquelles il s’adresse à l’ensemble de la Nation, s’appuyer sur un faisceau d’intérêts particuliers, sur une alliance de classes, comme on dit.

Cette vérité, le monde arabe l’a mise entre parenthèses pendant deux décennies. Le Hezbollah était à la fois le porteur d’une cause panarabe, et le représentant d’intérêts communautaires très localisés. Il pouvait naviguer sans mal entre ces deux dimensions : elles ne se croisaient jamais, pas plus que le panarabisme du Baas syrien ne croisait la féroce répression intérieure.

2011 a mis à mal ce genre d’association entre fonction tribunitienne à l’international et calculs communautaires locaux. Nasrallah est désormais sommé de répondre à des questions simples mais pressantes : avec ou contre le régime de Damas ? Il a commencé à répondre.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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