Nos forces armées sont royales, notre éducation est nationale, nos chemins de fer aussi. Les mots sont parfois importants, et en ce qui concerne les qualificatifs d’institutions publiques, ils sont décisifs. Cette variété dans l’identification des piliers de l’Etat est une autre exception marocaine, car la majorité des régimes politiques modernes ont unifié leur source de légitimité autour d’un pôle unique, souvent la Nation. Cette modernité-là, le Maroc ne l’a pas connue. Nos institutions, nos fonctionnaires, nos projets collectifs continuent donc d’exciper de deux sources de légitimité, l’une royale, l’autre nationale.
Il arrive qu’ils puisent dans les deux à la fois : certaines charges sont fondées sur des décrets royaux doublés d’une validation administrative nationale. Et il arriva, plus rarement, qu’une rivalité oppose deux entités, chargées du même rôle, mais puisant dans deux sources différentes : le cas exemplaire est celui du conflit, violent mais rapide, qui confronta l’Armée de libération nationale (ALN) aux Forces armées royales (FAR), aux lendemains immédiats de l’indépendance. Le royal vainquit le national.

Des différences essentielles

La différence entre une légitimité nationale et une légitimité royale est massive et cruciale. En elle se résume le passage à la modernité politique. La nation dit la supériorité du groupement d’une population dans un territoire donné sur le principe généalogique de la dynastie. Mais le principe national n’accompagne pas que la démocratie, il accompagne aussi le nationalisme.  Culturellement, il débouche immanquablement sur l’homogénéité linguistique, l’alphabétisation générale, une certaine égalité des conditions socioéconomiques.Le principe royal ralentit sans doute de tels processus : l’urbanisation, l’ascension sociale généralisée, l’éducation de masse, ne sont pas encouragées par un système dynastique qui s’appuie surtout sur les cultures locales de terroir, la fragmentation de la société en communautés jalouses de leurs privilèges respectifs, et la délégation du pouvoir en cascade de petites notabilités. Mais il procure aussi de grands avantages, l’histoire politique du Maroc moderne, à elle seule le prouve. Ni monopole d’un parti unique, ni écrasement culturel des minorités linguistiques ou religieuses, ni situation de guerre civile potentielle ou actuelle ne sont courants dans un espace « royal ».

Un chantier politique pour demain

Ce bref parcours montre la difficulté à choisir entre les avantages comparés du national et du royal, hors de tout emportement idéologique hâtif. On peut tout juste remarquer qu’au cas où une concurrence est établie entre les deux, par l’effet conjoint des processus socioéconomiques et de la volonté d’acteurs politique ( des deux bords : le royal et le national-électif ), il est quasi sûr que le national l’emportera sur le royal. Reste alors la seconde question : pourquoi ne pas maintenir les deux ? La réponse la plus spontanée est la suivante : le monde moderne n’aime pas les solutions complexes et en demi-tons. A cela, il faut ajouter l’environnement régional et historique dans lequel se place le Maroc. Le royaume a réussi, pendant des décennies, ce pari : ne pas se poser les questions politiques des autres. L’autoritarisme de Nasser, la laïcité radicale de Bourguiba, nous touchèrent à peine. Mais le printemps arabe se produit en plein boom médiatique : chaînes panarabes et réseaux sociaux, encore plus que la Radio du Caire des années 1960 ou la presse beyrouthine de la grande époque, alimentent en profondeur la société marocaine. Celle-ci ne vit plus en autarcie politique. Les interrogations politiques, encore plus que les mouvements de bourse, quand elles entrent en contact, se propagent à des vitesses telles que seule une réponse valable peut les satisfaire. Le Maroc a devant lui, plus que jamais, un chantier politique à accomplir collectivement : comment continuer de vivre conjointement la Nation et la Monarchie.

Omar Saghi

Par dans le Soir-Echos.

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