On s’est beaucoup étonné de l’absence de leaders affirmés dans les révolutions arabes. Pour qui se rappelle les événements des années 1950 qui firent tomber les dynasties post-ottomanes en Egypte, en Tunisie, en Irak, au Yémen, cette lacune est saisissante. Nasser, Kassem, Bourguiba, d’autres encore, conduisirent des changements politiques majeurs. Cela pour la rationalité et le déroulement des processus. Ils incarnèrent des mouvements idéologiques, un sens de l’histoire, une valorisation de leurs peuples, cela pour la charge symbolique.  Cette personnification de l’histoire est le grand absent d’aujourd’hui. L’expliquer par le manque de personnalités marquantes ne tient pas : des figures charismatiques ou attachantes, exemplaires et héroïques, agissent et s’expriment partout dans des espaces publics en reconstruction. Mais il semble que c’est du côté des collectifs rassemblés que s’exprime un rejet vigilant de la personnification, soucieux de maintenir les sphères politiques vides de toute incarnation. 

La problématique du chef est importante en politique  : le choix, la désignation, la durée, la transmission… Ces diverses questions font l’essentiel des traités politiques et des Constitutions. Elles déterminent les différents régimes politiques. Elles font les révolutions. Dans la rive sud de la Méditerranée, cette question acquit une dimension pathologique, et recouvrit toutes les autres – police, rente, corruption, alliances extérieures… plus que d’autres aspects, le leadership dans les pays arabes subira sans doute une transformation qualitative décisive.

Fonction, mission, personne

Le leadership désigne trois registres au moins : une fonction (secrétaire général de parti, président de gouvernement, chef d’État…), une mission (indépendance nationale, modernisation sociale, etc.), une personne (Nasser, Bourguiba, Ben Bella…). Ces trois registres ont été, systématiquement, confondus puis agglomérés en une même unité incarnée par l’homme providentiel. Cette réalité dont les effets politiques – le despotisme – furent malheureux, s’explique par plusieurs facteurs dont on retient d’abord l’expérience historique. La lutte clandestine contre le colonisateur, les conjurations militaires préparant les coups d’État, les soulèvements populaires, toutes ces épreuves historiques où s’originent les autoritarismes arabes étaient marquées par un manque d’institutions rendant nécessaire la personnification. Après tout, il n’est pas insignifiant que le dernier « incarnationnisme » politique en Europe occidental, le gaullisme, s’enracine aussi dans la mythologie de la clandestinité et de la résistance, quand les institutions effondrées ou délégitimées par la collaboration, seuls le corps et la voix divinisés d’un homme providentiel purent abriter un contre-projet. A cela, il faudrait sans doute ajouter un héritage bonapartiste : le caporalisme s’implanta sans difficulté dans la région, par l’entremise de Mehmet-Ali, qui l’acclimata aux mœurs locales, sans grands changements à vrai dire.

S’habituer au vide

Apprendre à décliner les différentes manières de diriger est un exercice démocratique auquel les électeurs finiront par s’habituer. Même dans la démocratie française, la Constitution gaullienne a reconduit de vieux réflexes incarnationnistes, et il faudrait multiplier les signaux, comme le rajeunissement de l’âge du président – et donc la possibilité d’une vie après la magistrature suprême – ou la condamnation pénale d’un ex-président pour décoller la personne actuelle du président de la fonction abstraite qu’il occupe. Les révolutions arabes en cours, sans être complètement légalistes et acquises aux institutions, semblent néanmoins conscientes de cet enjeu majeur : séparer l’abstraction institutionnelle du corps et du nom du leader. Une certaine influence américaine, discrète mais tenace, perce sur les diverses scènes nationales. Elle semble privilégier le project management sur le leadership charismatique, et met en avant la mission avant le chef. Mais il est encore tôt pour apprécier ce qui est peut-être une transformation anthropologique majeure dans le rapport que les masses entretiennent avec ceux qui les dirigent, et dans l’apprentissage de cette vérité paradoxale : en démocratie, la place du chef doit rester vide.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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