La campagne présidentielle française, qui commence à peine, est décidément fertiles en controverses de haute tenue… Après la civilisation, c’est l’histoire qui a été interrogée. Le député socialiste Serge Letchimy, en interpellant le gouvernement par ces mots : « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration, au bout du long chapelet esclavagiste et colonial » a provoqué un tollé. Les membres du gouvernement présents dans l’assemblée se sont retiré, bruyamment ; François Fillon a demandé des excuses, bruyamment ; et bruyamment, partout dans la presse et les médias, on s’est invectivé à coup d’injures et de citations littéraires. Rien que de très français après tout, dans cette nouvelle dispute politico-intellectuelle. Cependant, le lien établi entre nazisme et colonisation va bien au-delà d’une malencontreuse polémique de circonstance. Les élections passeront, et passeront avec elle les instrumentalisations, mais les interrogations portant sur la réinterprétation de l’histoire et sur la vision que des peuples extra-occidentaux ont de l’histoire universelle ne font que commencer. 

Le nazisme, une exception ?

 Dans le tissu soyeux de la modernité européenne, fondée sur l’idée de progrès infinie, la première Guerre Mondiale avait déjà laissé une salissure indélébile. Le nazisme, lui, fit un trou dans cette étoffe. Comment être européen après Auschwitz ? A cette question, qui était un défi à la santé mentale du vieux continent, on élabora très tôt une réponse : le phénomène nazi et ses manifestations – Hitler, la chute des démocraties, le génocide – furent une monstruosité. Comme telle, le nazisme est donc impensable, incomparable, exceptionnel dans le cadre de la civilisation occidentale. Cette vision continue, très largement, d’alimenter manuels scolaires et opinions publiques. Elle explique le nimbe d’horreur et de sacralité qui entoure tout ce qui touche à cette matière inflammable. Cette atmosphère d’exceptionnalité permet la continuité de l’idée de civilisation occidentale.

Pourtant, dès les années 1930, on tenta de combattre le nazisme en le soumettant à une pensée rationnelle, et donc forcément en le comparant à d’autres phénomènes politiques. Les similitudes entre nazisme et communisme furent notés, ensuite étudiés par Hannah Arendt, philosophe et journaliste américaine d’origine allemande. Le nazisme était l’une des versions du totalitarisme, un pur produit du XX° siècle.

Cette veine comparatiste a été poursuivie. Elle est aujourd’hui considérée comme acquise. Plusieurs dimensions du nazisme se retrouvent dans le totalitarisme stalinien : la massification de la politique, la terreur du parti unique, l’industrialisation de la répression, le classement des populations selon des critères ici économique, là ethnique, les camps de concentration…

 Mais Hannah Arendt avait suggéré également une autre comparaison. Dans L’Impérialisme, elle montre en quoi les colonies, au XIX° siècle, servirent de laboratoire à une nouvelle vision de l’homme, mêlant biologisme, hiérarchie des races, gestion scientifique de la société… Aimée Césaire, également, exprima cette vérité potentiellement dérangeante : ce que les nazies appliquèrent en Europe même, sur des populations blanches, la colonisation, quelques siècles plutôt, avait déjà commencé à le faire, mais ailleurs, et sur des peuples différents. Ce qui était exceptionnel avec le nazisme, ce n’était donc pas la destruction, mais la destruction en Europe de populations blanches.

Désoccidentaliser l’histoire

Les enjeux mémoriels liés aux crimes contre l’humanité commis par les Japonais en Chine pendant la dernière guerre mondiale, la « désoccidentalisation » de l’Histoire entamée par les nouveaux historiens indiens, la reconnaissance du génocide arménien, de plus en plus générale, sont des exemples parmi d’autres de la multiplication de ces lectures qui ébrèchent l’exception européenne. 

Le monopole occidental sur l’histoire mondiale, engagé avec Hegel et le début de l’entreprise coloniale, est aujourd’hui remis en cause. Il s’agit là d’un combat symbolique majeur des prochaines décennies, et dont l’enjeu est la mise en place d’une mémoire commune à l’ensemble de l’humanité.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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