Archives de mars, 2012

Ecrit avant la tuerie de Toulouse, cet article proposait quelques pistes prospectives. La difficulté, pour plusieurs candidats, à centrer la campagne présidentielle française sur le thème sécuritaire porte à croire que ces hypothèses restent valables.

Lors des deux dernières décennies, l’islam joua un rôle central dans les discours et les politiques publiques de plusieurs gouvernements occidentaux, européens d’abord puis américains. L’argument sécuritaire qu’à peu de frais le nom générique d’ « islam » fournissait pour accélérer ou mettre en place des mesures policières, était alimenté par un mélange d’exposition médiatique biaisée des événements proche-orientaux, de quelques attentats, rares mais spectaculaires et traumatisants, de la remobilisation de vieux réflexes. Aussi, il est étonnant d’observer le changement intervenu dans le discours public européen, depuis quelques années. Le voile, la nourriture halal, les mosquées, la mixité dans les lieux publics… voilà les nouveaux sujets qui enthousiasment, d’une crainte perverse, les opinions. (suite…)

Publicités

L’intérêt que suscite Le Roi prédateur, le livre écrit par Eric Laurent et Catherine Graciet, passe à côté des questions essentielles mais enterrées profondément dans le sous-sol de la société marocaine. Mélange d’investigations et de considérations morales, ce livre à quatre mains instruit à charge un dossier – la place du roi dans l’économie marocaine – dont les ressorts sont cependant plus complexes qu’il n’y paraît. (suite…)

En critiquant vertement les occupations d’espaces ou d’établissements publics par des manifestants, le chef du gouvernement marocain exprime, à sa manière, une coupure devenue courante dans beaucoup de pays, entre la légitimité des urnes et des revendications sociales orphelines de tout relai institutionnel.

Trois mondes politiques

Il y a aujourd’hui, dans le monde arabe en particulier, trois registres de l’engagement, trois lieux mentaux : l’écran, la rue, l’urne. Les révolutions en cours se déploient dans les trois sphères, en général débutant par l’écran et s’achevant dans l’urne. Ou du moins, c’est ainsi que beaucoup aimeraient le voir : le dernier bulletin mis dans l’urne achève ou achèvera la réforme marocaine, la transition tunisienne, la révolution syrienne. Et l’interprétation idéale désigne un ordre de lecture : la militance commence dans la sphère virtuelle (réseaux sociaux et blogs) là où l’espace physique est cadenassé ; elle déborde sur la rue par la manifestation, qui contamine ensuite les populations, plus âgées ou plus pauvres, jusque-là peu touchées par l’engagement virtuel ; elle se termine par le processus électoral.

On comprend l’agacement de beaucoup de gouvernements nouvellement élus : l’onction électorale ne suffit-elle plus ? Pourquoi internautes et manifestants de rue continuent-ils un militantisme que les élus estiment terminés le soir des élections ? (suite…)

Les forums, les réseaux sociaux, la presse écrite, pullulent depuis quelques mois de slogans haineux, de bile et de fiel mal placés. Les salafistes sont laids (sic), les islamistes puants (re-sic), les fondamentalistes bestiaux (re-sic bis)… Il est difficile de croire que de telles passions verbales soient le fruit de la seule analyse des rapports de force politique. Il est bien connu que l’animalisation de l’adversaire n’est jamais de bon augure. Que pourrait nous dire cette passion anti-salafiste nouvelle? (suite…)

Il y a, dans l’histoire moderne du Maroc, un moment particulier où fut décidé, par un mélange de vision personnelle, de hasard, de rapport de force, un choix institutionnel dont les effets, ensuite, seront diffractés sur l’ensemble des dimensions de la société. Se pencher sur cette période, essayer d’en isoler les fils conducteurs, permettrait, éventuellement, de mieux envisager les défis qui se poseront au Maroc. (suite…)

Dans les romans dystopiques, décrivant des sociétés dictatoriales cauchemardesques, le pauvre anti-héros, cerné par les contrôles omniprésents, se réfugie souvent dans ses rêves, ultime territoire préservé de l’emprise du parti, du leader ou de la caméra de surveillance. Cette vision est idéale, et correspond à un souhait plus qu’à une réalité psychologique, tant les rêves malheureusement, sont facilement contaminés par la grisaille de la veille.

Des études, sérieuses, existent à propos des identifications des fous dans les asiles. Les Staline en Russie comme les Napoléon en France encombrent les pavillons psychiatriques. Ces cas-limites laissent croire que dans les sociétés autoritaires un vent mauvais s’infiltre dans les esprits et les corrompt. A quoi rêvaient les adolescents sous Kadhafi ou Moubarak ou Assad, avant les révolutions ? (suite…)

La multiplication d’actes de censure de la presse, nationale et étrangère, au Maroc, concernant des représentations (du prophète) ou des caricatures (du roi) dessine une espèce de symétrie comique : il y a, dans un cas, une corps à ne pas représenter – le prophète – dans l’autre un corps mal représenté – le roi, ou plus précisément, dans le contexte idéologique marocain, le descendant du non-représentable.

Ce n’est pas là seulement affaire de circonstances particulièrement répressives, ou d’un emballement nerveux des responsables. Une question de fond, qui surgit de temps à autre, soutient inconsciemment ces différentes affaires  (suite…)

La multiplication des immolations et tentatives d’immolation dans les pays arabes aurait quelque chose de piquant s’il n’y avait l’aspect tragique : pendant une décennie, on vécut à l’ombre des attentats suicide et des menaces d’attentats-suicide. Ce fut la ligne d’horizon des polices et des aéroports, des douanes et de la diplomatie arabo-occidentale. Et voilà qu’une nouvelle maladie, aussi contagieuse, aussi spectaculaire, se propage à mesure que l’autre recule. Entre ces deux morts volontaires, il y a très peu en commun sauf peut-être l’essentiel : les deux sont publiques, et donc adressées à la collectivité. Et les deux, directement, menacent l’ordre public établi. Le martyr, malgré les textes et les précédents historiques invoqués, reste une innovation politique propre à un contexte particulier. L’impossibilité de constituer une opposition légale et intérieure conduisit à l’invention d’une machinerie perverse, associant une arme minimale – le corps individuel – et une portée maximale – internationale –, exactement le contraire de la politique telle qu’elle est reconnue – collective et locale. Cet oxymoron – le minimal corporel  joint au maximal médiatique – fut possible grâce à la substitution de l’espace politique intérieur par la scène médiatique internationale. Il révélait les contradictions de l’autoritarisme arabe pro-occidental. La répression intérieure laissait sourdre des lapsus mortifères. Mais ce système était durable : l’attentat suicide justifiait la machine despotique des pays arabes ; quant aux pays occidentaux, ils s’accommodèrent d’une menace de basse intensité qu’ils intégrèrent à leurs paramètres policiers et électoraux. Le 11 septembre bouscula cet équilibre instable, la guerre en Irak chercha un autre système, l’enlisement américain ramena finalement tous les protagonistes à l’équilibre de départ… jusqu’au 17 décembre 2010 et l’immolation de Mohamed Bouazizi. (suite…)

Un slogan ne dit pas tout, il dit même rarement l’essentiel; et cependant il dit souvent quelque obscure fragment de vérité auquel il faut être attentif. Des multiples formules que les rues arabes produisirent et dont elles furent le réceptacle, l’une se propagea vite et prit bien. Elle traversa les différents dialectes, s’acclimata aux différents usages. Elle dit : « A-chaab yourid », le peuple veut. Formule sèche et forte pour dire non seulement une volonté collective, mais aussi tout un programme de philosophie politique. Car ce qui frappe surtout, c’est l’aspect intransitif du slogan. Certes, il lui arrive souvent d’avoir un complément d’objet : le peuple veut – la chute du régime, le départ du dirigeant, la condamnation des assassins – mais le peuple, le plus souvent veut, tout simplement. C’est dans ce verbe délesté de tout objet concret que ce concentre en grande partie la révolution arabe. (suite…)