Un slogan ne dit pas tout, il dit même rarement l’essentiel; et cependant il dit souvent quelque obscure fragment de vérité auquel il faut être attentif. Des multiples formules que les rues arabes produisirent et dont elles furent le réceptacle, l’une se propagea vite et prit bien. Elle traversa les différents dialectes, s’acclimata aux différents usages. Elle dit : « A-chaab yourid », le peuple veut. Formule sèche et forte pour dire non seulement une volonté collective, mais aussi tout un programme de philosophie politique. Car ce qui frappe surtout, c’est l’aspect intransitif du slogan. Certes, il lui arrive souvent d’avoir un complément d’objet : le peuple veut – la chute du régime, le départ du dirigeant, la condamnation des assassins – mais le peuple, le plus souvent veut, tout simplement. C’est dans ce verbe délesté de tout objet concret que ce concentre en grande partie la révolution arabe.

Irruption dans l’espace public
On a reproché au Mouvement du 20 février son manque de propositions concrètes, son refus de se constituer en protagoniste des élections, etc. Bref, on lui a reproché son aspect intransitif, son manque de complément d’objet. Cette critique passe à côté de la vocation première du mouvement, qui fut, en relayant la révolution arabe au Maroc, de changer le cadre même de la politique. Occuper l’espace public, donner une impulsion nouvelle à une parole libérée, transgresser les barrières qui maintenaient les dominés hors de cet espace et de ce discours – les jeunes, les femmes, les exclus économiques des villes –, ces trois dimensions n’avaient après tout pas besoin d’une proposition concrète, elles étaient déjà en elles-mêmes un acte politique fort. Le reproche est cependant valable. Il concentre en lui les contradictions politiques marocaines. Le pays a été rattrapé en 2011 par un vent de liberté alors qu’il avançait, doucement, sur sa propre pente de démocratisation. Nier ces deux faits est vain : le Maroc a un espace pluraliste depuis l’indépendance, malmené certes, mais toujours vivant, et le Maroc est depuis une quinzaine d’années, en train d’expérimenter, à coup d’arrêts et de reprises, l’alternance des gouvernements. Comment, dans cet espace grisâtre, où l’autoritarisme se dérobe, mais où la démocratie reste introuvable, procéder à un changement significatif ? La méthode du 20 février est cohérente avec sa volonté d’ouvrir une nouvelle page politique : faire des occupations de rue régulières un repère autour duquel finiront par s’agglomérer les masses, autour duquel finira par s’articuler « le peuple veut ».
Le peuple, un produit de la modernité

Mais cette méthodologie, valable en Égypte ou ailleurs, a négligé une autre particularité marocaine. Le peuple est une réalité nouvelle au Maroc, encore balbutiante, concurrencée par d’autres entités beaucoup plus fortes et enracinées. En Égypte, en Tunisie, en Algérie, par des processus différents, le peuple a émergé dès les années 1950-1960 comme fondement réel ou fantasmé de la vie publique. Divers instruments servirent à le créer : les autoritarismes réformateurs au XIX° siècle, la guerre d’indépendance en Algérie, l’attraction de la capitale ou le rôle des intellectuels. Les dictatures de Bourguiba, de Boumediene, de Nasser, aussi honnies soient-elles aujourd’hui, furent ce que le « peuple voulait » ; en tout cas, ainsi l’affirmaient-elles, et pour ces zaïms, il était évident qu’ils étaient la bouche par laquelle s’exprimait la volonté générale. De tels processus ont été très tôt avortés au Maroc. On se rappelle l’entame des discours de Hassan II, « Cher peuple »… Mais cette formule était trompeuse, tout juste un souhait. Car en réalité, le faible taux d’urbanisation, la dispersion des pouvoirs entre différentes capitales, administrative, économique, historique, les notabilités locales, l’emprise d’une religiosité populaire sensible aux intermédiations, la fragmentation culturelle, beaucoup de dimensions contribuèrent à brimer le développement de cette notion de peuple. Néanmoins, l’alphabétisation, la concentration démographique sur les côtes et grandes villes, les médias, finiront par consolider un – ou plusieurs – peuple. En attendant, le peuple au Maroc se construit et cherche à vouloir, d’un même mouvement.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

 

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