La multiplication des immolations et tentatives d’immolation dans les pays arabes aurait quelque chose de piquant s’il n’y avait l’aspect tragique : pendant une décennie, on vécut à l’ombre des attentats suicide et des menaces d’attentats-suicide. Ce fut la ligne d’horizon des polices et des aéroports, des douanes et de la diplomatie arabo-occidentale. Et voilà qu’une nouvelle maladie, aussi contagieuse, aussi spectaculaire, se propage à mesure que l’autre recule. Entre ces deux morts volontaires, il y a très peu en commun sauf peut-être l’essentiel : les deux sont publiques, et donc adressées à la collectivité. Et les deux, directement, menacent l’ordre public établi. Le martyr, malgré les textes et les précédents historiques invoqués, reste une innovation politique propre à un contexte particulier. L’impossibilité de constituer une opposition légale et intérieure conduisit à l’invention d’une machinerie perverse, associant une arme minimale – le corps individuel – et une portée maximale – internationale –, exactement le contraire de la politique telle qu’elle est reconnue – collective et locale. Cet oxymoron – le minimal corporel  joint au maximal médiatique – fut possible grâce à la substitution de l’espace politique intérieur par la scène médiatique internationale. Il révélait les contradictions de l’autoritarisme arabe pro-occidental. La répression intérieure laissait sourdre des lapsus mortifères. Mais ce système était durable : l’attentat suicide justifiait la machine despotique des pays arabes ; quant aux pays occidentaux, ils s’accommodèrent d’une menace de basse intensité qu’ils intégrèrent à leurs paramètres policiers et électoraux. Le 11 septembre bouscula cet équilibre instable, la guerre en Irak chercha un autre système, l’enlisement américain ramena finalement tous les protagonistes à l’équilibre de départ… jusqu’au 17 décembre 2010 et l’immolation de Mohamed Bouazizi.

Attentat international, immolation locale

Car l’immolation renverse ce schéma : locale, fondée sur des revendications de proximité prosaïque – bavure policière, chômage, cherté de la vie –, elle réussit à constituer autour d’elle une collectivité faite de témoins solidaires – là où il n’y avait de témoins du martyr que les victimes ou les spectateurs voyeurs. Et il arrive même que cette collectivité ad hoc crée l’émeute, ensuite la révolution. Cette « efficacité » de l’immolation explique les craintes qu’elle attise auprès des pouvoirs publics. En Algérie, les tentatives d’immolation sont même désormais passibles de poursuite pour atteinte à l’ordre public… Mais l’immolation, qui déplaît à l’ordre public moderne, déplaît également, à la différence de l’attentat suicide, aux autorités religieuses. Assimilé à un suicide par le feu, ce mode de protestation réussit donc à fédérer contre lui les deux entités de répression que le monde arabe connaît depuis longtemps : l’Etat autoritaire et la société conservatrice. En cela, il peut être considéré comme un signe, tragique mais effectif, de l’individualisation croissante des sociétés alliée à une reprise de la politique concrète.

Un mode de protestation transitoire ?

La protestation par immolation, à la différence de l’attentat suicide, n’est pas durable. Totalement anomique, elle ne peut se déployer que dans des structures sociales bouleversées. Il faudrait s’attendre à un arrêt prochain de ce phénomène relayé par des types de militance plus viables, ou à sa transformation en violence révolutionnaire directe. Le suicide de protestation, ce degré zéro de l’action politique, s’il exprime quelque chose sur l’état actuel de la scène arabe, c’est une double carence. L’intermédiation, base de la représentativité démocratique, ne fonctionne pas encore, malgré la reprise des processus politiques. Ni les partis au pouvoir avant les révolutions, ni mêmes les oppositions islamistes victorieuses, ne relaient les revendications de la rue. Quant à ces dernières, elles cherchent encore un discours politique nouveau pour un temps nouveau. En attendant, des révoltés s’embrasent en disant à l’ordre en place, comme James Baldwin à l’ordre blanc en Amérique, « la prochaine fois, le feu », le feu dans vos institutions, pas dans mon corps où se joue la révolution inaccomplie dont je rêve.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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