La multiplication d’actes de censure de la presse, nationale et étrangère, au Maroc, concernant des représentations (du prophète) ou des caricatures (du roi) dessine une espèce de symétrie comique : il y a, dans un cas, une corps à ne pas représenter – le prophète – dans l’autre un corps mal représenté – le roi, ou plus précisément, dans le contexte idéologique marocain, le descendant du non-représentable.

Ce n’est pas là seulement affaire de circonstances particulièrement répressives, ou d’un emballement nerveux des responsables. Une question de fond, qui surgit de temps à autre, soutient inconsciemment ces différentes affaires : le Maroc est une monarchie, et dans un tel système le roi incarne, effectivement, la collectivité ; on peut même ajouter que le roi est d’abord l’image qu’il offre à cette société pour qu’elle s’y mire et s’y admire ; un roi n’est même que son image – à la différence d’un despote, qui n’a d’existence que par le coup d’état, la répression ou l’emballement populiste des foules.

La souveraineté incarnée

Cette situation pose un crucial problème au Maroc, aujourd’hui rattrapé par le printemps arabe. Il y a quelques années déjà, une formule prononcée à l’issue d’une autre affaire de censure – la monarchie ne se met pas en équation, reprise d’une citation de Hassan II – disait, à contretemps, quelque chose de cette vérité mal comprise. On peut la résumer par cette interrogation, que les Marocains se doivent d’affronter, plutôt que d’éviter : que faire de l’image du roi, dans un pays où elle fait sens et donne repère au plan orthonormé de l’espace public, et dans un monde où la libéralisation totale des images est quasi-atteinte, et où tout interdit de représentation est directement perçu comme une agression insoutenable ?

En réalité, il n’y a pas de cité politique qui n’ait son irreprésentable. Mais dans les sociétés modernes, celui-ci s’est depuis un certain temps désincarné, laissant les corps et les visages aux satiristes. Désormais réfugiés dans les recoins de la mémoire historique – les débats récents en France à propos de l’esclavage, de la colonisation, des génocides, juif ou arménien, en montrent la violence et la difficulté –, ces angles aveugles sont-ils les nouveaux pivots des démocraties ? Psychanalystes, historiens, philosophes, débattent de la représentation absolue et de la nécessité ou pas pour une société à maintenir une sacralité – c’est-à-dire une représentation normée, contrôlée, parfois interdite – mais tous admettent que désormais cette sacralité ne peut plus se maintenir incarnée dans un corps vivant – celui d’un souverain politique ou d’un chef d’église.

A cet égard, le Maroc trouve là une autre particularité, que mêmes les monarchies arabes du Golfe ne partagent pas. Le roi concentre tant d’aura, à son corps défendant, que la matière devient inflammable. Censurer les caricatures, interdire les « mises en équation », contrôler les représentations n’est plus seulement affaire de névrose caractérielle et de désirs répressifs. Tout un système politique trouve dans le corps du souverain son point de fuite, qui maintient l’ensemble en gravitation.

Pour une politique de l’image royale

Deux solutions se présentent aujourd’hui devant décideurs, militants, et grand public : la première estime que ce corps royal doit être défendu, à coup de lois et de réglementations, ou attaqué, à coups d’articles et de représentations. Il s’agit en réalité de la même vision : le corps du roi est un, et il s’agit de se le disputer, entre les gardiens de sa sacralité et ceux qui veulent le déchoir de celle-ci.

La seconde est plus exigeante, à la fois plus subtile et plus traditionnelle. Il faudrait détacher du corps du roi, essentiel et permanent, là où se nouent la monarchie et la nation, le contingent potentiellement représentable, et donc, tôt ou tard, représenté sur le marché libre de l’image mondiale.

Cette politique de l’image, le Maroc continue de la confondre avec la répression ou le protocole. La première est aujourd’hui vaine et inacceptable, le second apparenté à de la servilité, tant son sens s’est perdu. C’est vers une réévaluation de la place du souverain dans l’imaginaire public que l’on doit procéder, pour fonder une future économie de l’image royale.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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