Dans les romans dystopiques, décrivant des sociétés dictatoriales cauchemardesques, le pauvre anti-héros, cerné par les contrôles omniprésents, se réfugie souvent dans ses rêves, ultime territoire préservé de l’emprise du parti, du leader ou de la caméra de surveillance. Cette vision est idéale, et correspond à un souhait plus qu’à une réalité psychologique, tant les rêves malheureusement, sont facilement contaminés par la grisaille de la veille.

Des études, sérieuses, existent à propos des identifications des fous dans les asiles. Les Staline en Russie comme les Napoléon en France encombrent les pavillons psychiatriques. Ces cas-limites laissent croire que dans les sociétés autoritaires un vent mauvais s’infiltre dans les esprits et les corrompt. A quoi rêvaient les adolescents sous Kadhafi ou Moubarak ou Assad, avant les révolutions ?

Il  n’y a pas d’engagement politique sans figures idéales, du moins dans un premier temps. Celles-ci sont puisées dans la littérature historique, mais aussi dans ce que la réalité offre comme accomplissement. Et dans une société autoritaire, la figure du Zaïm finit par monopoliser le champ de l’idéal. Cette situation aboutit à un paradoxe, mais le paradoxe, néanmoins, permet d’expliquer les mécanismes de la servitude.

La corruption des rêves

Paradoxe : la réalité admet un Bonaparte, un Staline, un Assad, jamais deux, encore moins une foule. A la différence d’une société libérale qui est composée, dans son idéale, d’égaux en compétition, la société despotique n’admet qu’un seul, qui est le Maître. Et tout le processus politique d’engagement n’est plus vu, en réalité, qu’en tant que course pour atteindre cette position qui surplombe le reste du corps social. Tel est le paradoxe : le rêve politique, dans une société à mentalité autoritaire, est une course visant à supprimer la possibilité même de la politique concurrentielle.

Et cependant ce paradoxe éclaire le fonctionnement d’une société autoritaire dans son quotidien. Car les éliminés de la course vers la position de Un, ne renonce pas en réalité à leur objectif ; ils ne font que changer de proportion. Chacun, dans son espace à lui, se comportera comme Un avec ceux qu’il a sous la main. La figure du petit fonctionnaire falot et écrasé par ses supérieurs qui se transforme, chez lui avec sa femme et ses enfants, ou dans son bureau avec ses subordonnés, en tyran paranoïaque, n’est pas seulement une invention des romanciers russes ou arabes. De telles mentalités, clivées entre l’obséquiosité envers le supérieur et le sadisme envers le subordonné, concourent à rendre possible une société qui se donne comme objet d’admiration un maître tout-puissant.

Très souvent, l’opposition au dictateur reproduisait les rapports psychologiques de l’ordre établi. Dire que les Frères musulmans face à Nasser ou Ben Barka face à Hassan II étaient l’ombre portée de l’autoritarisme en place n’est pas excessif. Dans des pays comme l’Irak ou la Syrie, ayant connus, dans les années 1950 et 1960 des valses dictatoriales, on put voir, à loisir, se succéder dans la même position mentale du Maître-Un des acteurs différents.

Décrochage

Comment se fait-il que les révolutions arabes en cours soient préservées de cette contamination mentale ? Qu’il n’y ait pas de chef populiste pour usurper de son nom les mouvements collectifs ? Que malgré quelques humeurs nostalgiques appelant au leadership, les militants soient restés vigilants, soucieux de laisser les révolutions aux mains de tous, sans délégation imaginaire à Un ?

La raison la plus probante est sans doute la rupture qui s’est produite, au cours des dernières décennies, entre le discours officiel, relayé par des écoles publiques en faillite et des médias nationaux aux ordres, et les nouvelles générations, qui sont allées chercher ailleurs, sur Internet et les médias satellitaires, leurs denrées mentales. Pendant que les télévisions égyptienne ou irakienne racontaient Nasser et Saladin, le public, futur acteur des révolutions, apprenait à chater sur des réseaux sociaux où l’anonymat et la pseudonymie sont courants et l’absence de hiérarchie vitale.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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