Les forums, les réseaux sociaux, la presse écrite, pullulent depuis quelques mois de slogans haineux, de bile et de fiel mal placés. Les salafistes sont laids (sic), les islamistes puants (re-sic), les fondamentalistes bestiaux (re-sic bis)… Il est difficile de croire que de telles passions verbales soient le fruit de la seule analyse des rapports de force politique. Il est bien connu que l’animalisation de l’adversaire n’est jamais de bon augure. Que pourrait nous dire cette passion anti-salafiste nouvelle?

On reproche au libéralisme politique son manque de discernement des conditions socioéconomiques. Cet argument est courant dans la bouche du socialisme historique européen. Défendre la démocratie formelle, ses procédures et sa neutralité, sans se pencher sur les conditions réelles d’exercice de la liberté, sur le fossé radical qui sépare un ouvrier libre d’un bourgeois libre, serait le péché originel de la démocratie bourgeoise. Fondé ou pas, cet argument a nourri et continue, tacitement, de nourrir l’opposition constitutive entre la droite et la gauche en Occident, selon l’alternative : égalité d’abord, ou liberté d’abord.

Cultures particulières et démocratie

Le libéralisme arabe, depuis sa naissance – interminable, car l’enfantement se poursuit – bute sur une seconde opposition. Et, pareil au libéralisme occidental face à l’argument socioéconomique, il y répond par le déni, ou, lorsque la confrontation est inévitable, en délégitimant le problème auquel il fait face. Le libéralisme arabe bute sur les fondements culturels possibles du libéralisme. Comme la plupart des idéologies nées en Europe au XIX° siècle, le libéralisme – politique, économique, de mœurs etc. – se prétendit, très tôt, universel. C’est-à-dire, abstrait, et sans texture locale propre. Certes, ses sources britanniques étaient évidentes, pour tous, mais son acclimatation sur le continent européen et en Amérique, malgré quelques ratés, quelques lenteurs, quelques retours en arrière, allait de soi. C’est son extension hors des limites de l’Occident historique qui souleva des problèmes, à mesure qu’elle rencontrait les obstacles. On n’a pas autant parlé des sources grecques de la démocratie, ou des sources catholiques et protestantes de la révolution, que depuis qu’en Russie, en Chine, et ailleurs, des expérimentations politiques renvoyaient à l’Europe une image déformée de sa vision de la révolution, du socialisme ou de la démocratie. On se posa donc la question : la démocratie universelle, celle qui se répand sans perte ni modification, depuis les îles britanniques vers la France, puis l’Europe centrale, trouve-t-elle quelque frontière culturelle qui l’empêche d’aller au-delà, vers la Russie, la Chine, l’Inde ou le monde arabo-musulman ?

Haine de soi

Répondre par l’affirmatif est problématique, car cela invaliderait tout l’universalisme du projet des Lumières. Restait donc la négation mêlée de la haine que l’on voue à ceux qui brisent les rêves. Ce que les libéraux russes détestaient chez les paysans orthodoxes, ce que les libéraux indiens détestaient dans la spiritualité populaire du sous-continent, ce que aujourd’hui, les démocrates arabes haïssent quand ils voient une barbe ou un foulard, c’est l’insulte faite à leur narcissisme : comment, ne sommes-nous pas des démocrates – c’est-à-dire des Européens ?

L’animalisation des islamistes, dans la bouche du libéralisme arabe contemporain, est le symptôme d’une passion triste et impuissante à penser sa propre collectivité. Elle n’est pas sans rappeler ce que la Turquie connut dans les années 1980 et 1990, avec les « Turcs blancs » : la laïcité et le caractère européen revendiqué de la nation cachaient le mépris envers le petit peuple anatolien, un mépris de classe de la pire espèce, mélange de haine du pauvre et de racisme déguisé en poses culturelles. Au Liban, en Tunisie, au Maroc, de tels « Arabes blancs » pullulent. Leur malaise exprime une réalité : l’espace public a changé, il est désormais pour tous, sans ticket d’entrée préalable – parler une langue occidentale, s’habiller de telle manière, et croiser les jambes de telle autre –, et ses règles se décident par la confrontation ouverte, pas dans le mimétisme ravi des étoiles du nord.

Omar Saghi

 

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