En critiquant vertement les occupations d’espaces ou d’établissements publics par des manifestants, le chef du gouvernement marocain exprime, à sa manière, une coupure devenue courante dans beaucoup de pays, entre la légitimité des urnes et des revendications sociales orphelines de tout relai institutionnel.

Trois mondes politiques

Il y a aujourd’hui, dans le monde arabe en particulier, trois registres de l’engagement, trois lieux mentaux : l’écran, la rue, l’urne. Les révolutions en cours se déploient dans les trois sphères, en général débutant par l’écran et s’achevant dans l’urne. Ou du moins, c’est ainsi que beaucoup aimeraient le voir : le dernier bulletin mis dans l’urne achève ou achèvera la réforme marocaine, la transition tunisienne, la révolution syrienne. Et l’interprétation idéale désigne un ordre de lecture : la militance commence dans la sphère virtuelle (réseaux sociaux et blogs) là où l’espace physique est cadenassé ; elle déborde sur la rue par la manifestation, qui contamine ensuite les populations, plus âgées ou plus pauvres, jusque-là peu touchées par l’engagement virtuel ; elle se termine par le processus électoral.

On comprend l’agacement de beaucoup de gouvernements nouvellement élus : l’onction électorale ne suffit-elle plus ? Pourquoi internautes et manifestants de rue continuent-ils un militantisme que les élus estiment terminés le soir des élections ?

En réalité le passage de l’écran à la rue, puis de la rue à l’isoloir, ne s’est pas fait sans perte. Il n’y a strictement aucune homogénéité entre les populations, les revendications n’ont pas été traduites d’un registre à un autre mais complétement réélaborées, et les programmes publics défendus par les gouvernements ne répondent pas aux revendications de départ.

Ce phénomène – de non-communication entre les mondes de l’engagement virtuel, de la manifestation de rue, et de la politique élective traditionnelle – n’est pas spécifique au monde arabe. Mais c’est là, et depuis quelques mois, que ce phénomène qui date de quelques années déjà, a pris une acuité particulièrement dramatique. Des révolutionnaires jeunes et libéraux font tomber des régimes, et des gouvernements de quinquagénaires islamistes gagnent les élections ; des manifestants provinciaux pauvres s’opposent aux dictatures, puis les bourgeoisies des grandes villes, désormais libérées du cauchemar des dictateurs, parlent de remise en ordre et de retour de la sécurité…

L’après parlement ?

De telles déformations attaquent le principe de la démocratie représentative qui, depuis deux siècles, voit dans le processus électoral – campagne, vote, parlement – le pont idéal entre la société et l’Etat. Ce miroir transparent s’est brouillé depuis quelques décennies, partout dans le monde. Dès les années 1980, en Europe, la montée en force de groupes politiques échappant à la division binaire entre droite et gauche, ou encore l’arrivée aux Etats-Unis, de challengers aux présidentiels sous l’étiquette indépendant, avaient signalé la mise à mal de la démocratie représentative classique. Les explications avancées à l’époque restent valables en partie : la dépolitisation des classes moyennes qui fait que les élections désormais se gagnaient au centre, hors des grandes lignes idéologiques – théorie d’Anthony Giddens, sociologue et conseiller de Tony Blair –, la mondialisation qui, en affaiblissant l’Etat-nation, affaiblissait également la scène politique nationale, etc.

A ces explications, toujours valables, s’ajoute aujourd’hui une nouvelle strate, générationnelle et technique : Internet est un monde autonome, ayant ses règles et ses usages propres. Des libertés particulières : droit d’accès, non-propriété etc. que les hommes politiques ont du mal à comprendre ; une physique propre : l’ubiquité et l’effacement des distances géographiques fragilisent le fondement territorial de la politique élective ; une démographie spéciale : un bloggeur populaire peut avoir plus d’impact que le site d’un parti d’un demi-million de membres, un buzz peut ruiner en quelques minutes le travail de centaines de milliers de militants…

Il y a aujourd’hui beaucoup de chaînons manquants dans les démocraties, les confirmées comme les jeunes. Il se peut qu’il s’agisse là d’une porte ouverte sur un après démocratie parlementaire, sur de nouvelles formes de démocratie à inventer.

Omar Saghi

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