Ecrit avant la tuerie de Toulouse, cet article proposait quelques pistes prospectives. La difficulté, pour plusieurs candidats, à centrer la campagne présidentielle française sur le thème sécuritaire porte à croire que ces hypothèses restent valables.

Lors des deux dernières décennies, l’islam joua un rôle central dans les discours et les politiques publiques de plusieurs gouvernements occidentaux, européens d’abord puis américains. L’argument sécuritaire qu’à peu de frais le nom générique d’ « islam » fournissait pour accélérer ou mettre en place des mesures policières, était alimenté par un mélange d’exposition médiatique biaisée des événements proche-orientaux, de quelques attentats, rares mais spectaculaires et traumatisants, de la remobilisation de vieux réflexes. Aussi, il est étonnant d’observer le changement intervenu dans le discours public européen, depuis quelques années. Le voile, la nourriture halal, les mosquées, la mixité dans les lieux publics… voilà les nouveaux sujets qui enthousiasment, d’une crainte perverse, les opinions.Et aucun leader populiste européen ne se risquerait plus à lier islam et terrorisme, tant le thème semble épuisé, tant les nouveaux horizons – menaces démographique, culturelle, sociale – semblent autrement plus riches. Le passage d’une phobie « sécuritaire » de l’islam à une phobie « culturelle » est un phénomène contemporain majeur, qu’il faudrait observer avec attention. Ses ressorts suggèrent deux dimensions, que l’avenir veillera à confirmer ou pas.

De la crainte sécuritaire à la crainte culturelle

Le premier est l’aspect plastique de la phobie de l’islam, qui indiquerait un réflexe ancien, s’adaptant dans ses formes à ce que lui offre la réalité. Une telle plasticité de la stigmatisation est connue, historiquement : le Juif ennemi religieux, par exemple, ne disparut pas lors de la sécularisation accélérée des sociétés européennes au XVIII° siècle ; il se transforma en Juif ennemi de race, et la biologie remplaça la théologie comme théorisation d’un même rejet. De même, la distinction entre la Chrétienté et le monde hostile des infidèles qui l’entourait devint, avec l’humanisme de la Renaissance, une distinction tout aussi armée et expansionniste, entre l’Occident éclairé et l’obscurantisme oriental. De telles permanences des frontières mentales, jointes à des significations changeantes, sont connues des historiens et peuvent être observées sur plusieurs échelles. Il est probable que l’islam, comme phobie collective, soit en train de subir une telle métamorphose, de la crainte sécuritaire à la crainte socioculturelle.

La seconde dimension est plus radicale : l’islam source de terrorisme signifiait que parmi l’ensemble positif des musulmans, quelques éléments devaient être écartés. Et tous, autorités, opinion publique, représentants auto-déclarés des musulmans européens, gouvernements arabes, communiaient dans le même discours : l’islam et l’Occident sont amis, et les fauteurs de troubles ne passeront pas. Mais le halal, mais la mosquée, mais la pratique du jeûne ? Passe encore que le niqab soit une pratique minoritaire qui fait l’unanimité contre elle, mais pour le reste, il devient évident que l’objet de la répulsion a changé de dimension, et concerne aujourd’hui un groupe dans son ensemble. Le discours public s’est renversé : désormais, dans un ensemble négatif – les musulmans qui mangent halal, prient ou aimeraient le faire dans des mosquées etc. – seuls quelques éléments positifs – les musulmans qui prouvent, sans cesse, dans le zèle et la joie des novices, qu’ils boivent du vin, ne prient pas, mangent pendant le jeûne etc. pourront, éventuellement, être récupérés.

Musulman d’exception, musulman de ghetto

Cette transformation, si elle se confirme, serait radicale. Les sociétés intégrant des groupes entiers, hormis quelques éléments – les terroristes – (re) deviendraient des sociétés intégrant quelques éléments – les assimilés – puisés dans des groupes entiers maintenus à l’écart. La comparaison avec la situation juive classique est là aussi parlante : avant l’intégration universelle promue par la Révolution française, le fonctionnement classique distinguait soigneusement entre le rejet du groupe, maintenu dans le ghetto, et quelques juifs dits d’exception – les artistes, les savants, les banquiers – qu’on daignait fréquenter. Les signes qu’émettent, conjointement, sociétés européennes et leaders communautaires musulmans en Europe, annoncent que c’est vers les eaux troubles du communalisme médiéval qu’on lorgne.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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