La tragédie du suicide d’Amina el Filali a été comme un coup de sonde dans les profondeurs obscures où se nouent droit, culture et société. L’horreur légitime qui a soulevé la société révèle le gouffre qui désormais sépare une partie du droit, texte et interprétation, et la réalité vivante de la société. Car, il est utile de distinguer le droit de la société. Et il sera aisé de souligner combien dans des pays aux structures désarticulées comme le Maroc, le droit est souvent en avance sur la société. Il s’agit là d’une réalité générale dans l’aire arabo-islamique moderne.  De même que le droit islamique bouscula les coutumes tribales –la coutume résiste encore : dans la campagne par exemple, les filles n’héritent toujours pas de la terre –, le droit positif introduit par la colonisation a bousculé les usages culturels et juridiques. Dans la majorité des cas, l’État modernisateur passa outre la société et lui imposa un droit où elle ne se reconnaissait pas, qu’elle ne sollicitait pas et que rarement elle assimila comme étant son bien propre. L’abolition de la polygamie, l’adoption plénière, l’égalité dans l’héritage, autant de situations où un droit « en avance » agressait une société « en retard ».

Des lois en retard sur la société?

Najib Bouderbala et Paul Pascon, deux pionniers de l’anthropologie juridique marocaine, observèrent que cette prééminence du droit sur la société est inverse en Europe, où la société, très souvent, est en avance sur le droit, qui se borne à prendre note des évolutions sociales. La reconnaissance des minorités sexuelles, les nouvelles configurations familiales, l’euthanasie… s’imposent dans la société bien avant que des parlementaires, qu’un parti politique, qu’un président, n’en fassent un combat ayant pour objectif de transformer une tolérance collective en droit inscrit dans les textes. Cette remarque de Pascon et Bouderbala est très significative : dans les rapports que le droit et la société entretiennent, celle-ci, dans le monde arabe, freine, pendant que celui-là fait avancer, alors que dans les sociétés occidentales, c’est le droit qui souvent est en retard sur l’évolution sociale.

Or, quelque chose semble se produire depuis quelques années déjà dans des pays comme le Maroc. La société découvre, au fil des tragédies, comme celle qui a frappé Amina el Filali, que des pans oubliés de son droit sont devenus pour elle archaïques, incompréhensibles. Des lois qui dédouanent le crime d’honneur par exemple. De tels kystes existent donc dans le corps juridique marocain, devancés par une société dont la majorité des membres ne se reconnaissent plus dans ces normes. Le Maroc est-il en train de changer son rapport entre droit et société ?  Celle-ci bouge-t-elle désormais plus vite que son droit, ce qui serait un bon signe ?

En réalité, il faut d’abord remarquer qu’au Maroc, malgré la remarque de Pascon et Bouderbala, le droit n’a jamais beaucoup violenté la société, l’État, depuis Mohammed V, ayant rarement eu plus que des velléités de modernisation autoritaire. Par rapport à la Turquie, à la Tunisie, ou même à l’Égypte, la situation marocaine est particulière : le droit bouge lentement, alors que la société évolue très vite. Cette réalité marocaine est d’abord un legs historique, celui de l’échec des idéologies modernisatrices, socialisantes, au Maroc, dans les années 1950 et 1960. Notre droit a stagné, pendant que Nasser, Boumediène ou Assad légiféraient par décrets progressistes mais tyranniques. Aujourd’hui que les peuples retrouvent une de leur liberté fondamentale, celle de légiférer, cette particularité marocaine est peut-être une chance. Au lieu d’agresser la société, le droit pourra, enfin, suivre son évolution. C’est là une caractéristique majeure des sociétés démocratiques.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

 

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