L’arbre qui cache la forêt, note sur l’affaire Mohamed Merah

Publié: 6 avril 2012 dans Antisémitisme, Etat et démocratie, Médias, Migration(s), Relations Nord-Sud, Sécularisation
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Depuis quelques jours, une formule fait fureur en France. Dans les colonnes des journaux, sur les plateaux télé, sur les ondes, elle est devenue ce que les Allemands appellent un Ohrwurm, un ver de terre lové dans les méandres de l’oreille. « L’arbre qui cache la forêt » : ce témoignage sur l’affaire Mohamed Merah est la ritournelle du triste tournant de la campagne présidentielle française. Comme un chœur antique à l’approche du dénouement de la tragédie, les médias la répètent à l’envie. L’arbre Merah cacherait donc une forêt. De quelle forêt s’agit-il exactement ? Celle de la misère sociale ? Ou celle des organisations terroristes, d’al-Qaïda, de l’endoctrinement ? Ou encore la forêt de l’ensauvagement général produit par le mélange des jeux-vidéos, d’Internet et de la déscolarisation ?

Communautarisme

 Les utilisateurs de telles formules ne font pas dans l’exégèse : le temps médiatique ne le permet pas. Or, depuis plusieurs mois, depuis quelques années même, le gouvernement français d’une part, des promoteurs identitaires de l’autre, travaillent à boiser, tailler, aligner les arbres d’une forêt rêvée, celle des « musulmans ». La volonté de créer une communauté fermée est patente sur les deux bords : pour les populismes européens, il s’agit de protéger une pureté culturelle menacée, pour l’islamisme identitaire de remplir un vide de sens.

L’appel réitéré à la famille comme pôle éducatif central, l’alliance avec le Qatar et le financement par l’émirat de structures économiques dans des quartiers défavorisés, la promotion de l’identité nationale comme thème politique, autant d’actions diverses mais solidaires d’une même volonté de substituer à la machine républicaine française une nouvelle architecture collective, fondée sur les intermédiations communautaires, la fragmentation de l’espace public, le remplacement de l’école par les cultures primaires – famille, religion… Pour que la forêt existe, encore faut-il qu’un arbre vienne la cacher. Voilà pourquoi les tueries accomplies par Merah ne sont pas un fait divers, ni l’action isolée d’un sociopathe. Elles sont comme le clou qui scellerait le tombeau d’une communauté rêvée et introuvable. Ce que ni le halal ni le voile n’ont réussi à faire – solidifier en un bloc répulsif une multitude indifférente – peut-être que le meurtre, activement soutenu par les médias, réussira-t-il à le faire ?

Démocratie télévisuelle

Ce n’est pas la première fois qu’une campagne électorale se joue à la dernière minute, suite à un tournant tragique –les inondations en Allemagne en 2002, les attentats en Espagne en 2004… Mais le rôle de la couverture médiatique est à chaque fois minoré par rapport à la réalité matérielle – incontestable – de la tragédie. La télévision a ses normes : le temps réel, l’illusion de l’hyper-réalité, le refus des ajournements, de la réflexion, du secret nécessaire à la production de la vérité, la tolérance amnésique envers les erreurs des journalistes.

Ces normes sont des péchés véniels quand il s’agit de la couverture d’un match, de la réputation d’un people, de la critique d’un film. Mais quand toute une nation joue son avenir en quelques semaines, l’effet télévisuel est majeur et virtuellement catastrophique, comme si un coup de dé décidait des cinq ans à venir.

La multiplication des médias alternatifs – réseaux sociaux, blogs, journaux en ligne – ne va pas subitement contrebalancer ces effets. C’est à son déclin qu’une technologie produit ses effets les plus nocifs. La radio a donné Mussolini au moment même où on commençait à parler de télévision ; la télévision, à son tour, donne Berlusconi, alors que pointent le web 2.0.  Analysant les transformations qui affectèrent les démocraties européennes à la veille des totalitarismes, Hannah Arendt soulignait une distinction essentielle : le peuple se mourrait pendant que prospérait la populace, produit de la désintégration des structures de classe et de la montée des impérialismes. Aujourd’hui, dans les vieilles comme dans les jeunes démocraties, se profile, derrière le peuple rêvé des meetings et des urnes, la populace des faits divers et des formules à l’emporte-pièce.

Omar Saghi

Paru sans le Soir-Echos.

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