Le Maroc connaît, depuis les années 1990, une étrange fringale. On sait l’amour de ses élites pour les voitures allemandes, les chaussures italiennes, les plages espagnoles… Moins connue est leur folie – celle de leurs enfants, pour être précis – pour les passeports occidentaux. Le passeport, non l’identité, la culture ou la citoyenneté. Français, canadien, britannique, belge, américain, en réalité les qualificatifs nationaux, en cette matière, importent peu pour les centaines d’apprentis banquiers, ingénieurs ou managers, issus des classes supérieures, que le Maroc envoie annuellement et qui reviennent munis d’un diplôme et d’une citoyenneté nouvelle.

Cette folie n’est pas mondiale. Ne croyez surtout pas que les élites tunisiennes, turques ou chinoises ont la même hantise. Cette folie est une maladie propre au Maroc et aux pays similaires – le Mexique, le Liban ou Taïwan, par exemple – situés entre deux mondes, dirigés par des élites ne se reconnaissant pas dans leur environnement régional – latino-américain, arabe ou asiatique par exemple – trépignant d’impatience aux portes de l’Amérique ou de l’Europe.

Occidentaux, mais chez soi

L’affaire étant entendue, pourquoi ces étudiants brillants, ces traders prometteurs, ces publicitaires innovants, ne migrent-ils pas dans les sociétés de leurs rêves ? Pourquoi, sitôt la nationalité acquise, reviennent-ils paradoxalement, aux pénates de leurs aïeux ?  D’abord parce qu’ils n’ont pas renoncé, ni même remis en cause, le modèle social de leur milieu. En somme, ils sont bien peu occidentalisés : ne pas prendre la file dans une administration, s’entourer d’un aéropage de femmes de ménage et de jardiniers-chauffeurs, se rassurer sur sa réussite par la vision quotidienne de la misère de la plupart, de tels loisirs sont rares et très coûteux en Europe ou en Amérique du Nord. Pire, ils sont illégitimes. Pour cela, ces élites binationales sont, sous le vernis du parisianisme, anti-modernes : l’égalitarisme, le mélange racial, le droit à protester, leur répugnent profondément. Or, seuls Casablanca, Mexico ou Beyrouth offrent une telle harmonie entre Prada et la soumission des servantes, la Mercedes et la révérence. Mais cela ne répond pas à l’autre versant de la réalité : ils reviennent, mais ils reviennent citoyens étrangers. Le passeport, qui est un ticket d’entrée dans la Cité politique, est perverti dans son fondement.  Pour un Libanais, un Marocain ou un Mexicain, cette citoyenneté nouvellement acquise ne sert pas à participer à la vie publique mais à y échapper. Et il est ironique de voir combien l’avancée démocratique des révolutions américaine ou française procure d’avantages antipolitiques aux élites semi-féodale de pays périphériques.

Retour aux Protections précoloniales ?

Le Maroc, comme beaucoup d’autres pays méditerranéens, a une longue tradition de « protections », ces naturalisations qui procuraient aux intermédiaires un soutien juridique contre les pouvoirs locaux, chérifien ou ottoman. Mais cette tradition extirpée du Moyen-Orient par les révolutions et la démocratisation des élites subsista au Maroc. La convoitise qui s’éveille chez la bourgeoisie marocaine à la vue d’un document administratif occidental en dit long sur plusieurs choses : son refus foncier de participer à la vie politique nationale, sa non-identification avec le reste de la population, son malaise existentiel.  Al Babor ya mon amor, le tube de Cheb Reda Taliani, fut la ritournelle grinçante des grinçantes années 90 et 2000. Mais, notons-le, la chanson exprimait un projet politique : quitter l’état post-colonial naufragé pour une cité politique rêvée. Le souhait des fils de bonne famille, au Maroc, dit l’inverse : non pas fuir une réalité qu’ils apprécient à tout égard, mais rapatrier chez soi une clef de sortie possible.  Deux transformations contemporaines rendront cependant cette pratique difficile : le populisme en Europe ne distingue plus entre élites et immigrés. Banquier ou épicier, les gens du Sud sont désormais, « tous paysans, tous ouvriers », comme aurait dit Rimbaud ; parallèlement, le réveil démocratique arabe réclamera, de plus en plus, des élites qui, pour le meilleur et pour le pire, partagent le sort de leurs électeurs.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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