C’est dans les îles, dans les vallées les plus escarpées, les plateaux les plus isolés, que survivent des stades passés de l’évolution, condamnés ailleurs. Cette réalité est observée en zoologie : en Australie ou aux îles Galapagos, le jeune Darwin avait retrouvé des formes de vie archaïques mais voisines des espèces plus avancées des continents. Cette loi se retrouve en sociologie. Ce sont aujourd’hui les Québécois et les Cajuns de Louisiane, non les Normands ou les Parisiens, qui parlent le pur français du XVIIe siècle, et Racine comme Boileau auraient ri, non des expressions et de l’accent des paysans canadiens, qui est celui de la cour de Versailles, mais du parler des académiciens d’aujourd’hui, pour eux informe. Voilà donc une vérité délaissée, et qui gagne à être connue de nos jours : les migrations sont d’habitude propices à la conservation de formes culturelles abandonnées dans les pays d’origine. L’isolement et l’environnement hostile encouragent la pétrification et la surenchère dans l’authentique.

Exode rural, colonisation, migration

Valable pour les Québécois et la langue française, cette loi était-elle effective à propos des émigrés et des vagues migratoires récentes en Europe ? Remarquons d’abord que, de même que le Québec fut peuplé par des Bretons et des Tourangeaux, non par des Parisiens, la reconstruction post-45 et les Trente Glorieuses aspirèrent hors du Maghreb non les élites urbaines, ni mêmes les milieux d’artisans et d’ouvriers, mais de jeunes paysans illettrés.

La traversée de la Méditerranée fut un déplacement historique et socioculturel démultiplié : du Maghreb à l’Europe, certes, mais aussi de la campagne à la ville, du territoire colonisé à la métropole impériale. Quand on sait le traumatisme qu’est l’exode rural à l’intérieur d’un même cadre culturel, on comprend combien abyssal est le gouffre enjambé par le paysan de la Chaouïa qui se retrouvait, non pas dans une banlieue semi-rurale de Casablanca, ce qui était déjà beaucoup, mais à Boulogne-Billancourt ou Roubaix, ce qui est incommensurable.

Néanmoins, il y eut peu, ou pas de conservatisme culturel parmi ces primo-arrivants, ainsi qu’on les désigna. Par timidité, certainement, mais à raison aussi : à la différence de la traversée de l’Atlantique, la traversée de la Méditerranée fut pensée, très tôt, comme temporaire. La question identitaire a certainement bégayé d’une génération, et le qualificatif d’« immigrés de seconde ou troisième génération » dit assez, de par sa contradiction intrinsèque, combien un problème non résolu par le passé revient sous des formes aiguës. Aiguës mais inattendues. Les musulmans d’Europe, les Maghrébins en particulier, ne sont pas des isolats culturels, comme le furent et le restèrent les Québécois. Ils ne parlent plus, ou si peu, le patois de leur père, et comprennent encore moins tout ce que leur mère gardaient comme folklore du pays d’origine : ce ne sont, en effet, ni le couscous ni la djellaba qui posent problème, mais le halal et le niqab.

Salafisme et acculturation

Une culture paysanne maghrébine s’est donc perdue, sans que la culture républicaine vienne s’y substituer totalement. Dans les interstices, dans les failles de cette transposition s’est lovée une importation religieuse. Le salafisme ne se conçoit pas comme culture, ni comme histoire, encore moins comme héritage. Il prétend dire la loi, que ni la famille émigrée, ni l’école du pays d’accueil, ne sont plus capables de donner.

Dire que l’importation de formes radicales de l’islam en Europe, mais également au Maghreb, est d’abord un problème propre aux pays accueillant cette importation, ce n’est pas dédouaner les activistes communautaires, ou les prosélytes, mais s’interroger sur cette maladie des sociétés contemporaines : l’échec de la transmission, d’enseignant à élève, de parent à enfant ; et l’acculturation grandissante de la population.

L’exemple québécois, rapporté à propos de la conservation d’archaïsme par transplantation et isolement, ne s’applique plus. C’est l’échec de la conservation, non son exagération, qui explique les parcours erratiques des djihadistes, comme l’extension du salafisme parmi des populations fragilisées. Le désert croît, comme disait Nietzsche, mais sans préciser qu’il croît au sein d’un désert préalable.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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