Dans son statut Facebook, le président sortant Nicolas Sarkozy dit travailler chez « Présidence de la République ». Cette simple formulation est en soi une révolution, aussi radicale que la révolution du net. Elle dit combien les dernières années ont changé profondément l’image que les citoyens français avaient du président de la république, véritable roi élu, et qui redevient, graduellement, un citoyen en charge d’une mission, non l’incarnation de la souveraineté.

L’Elysée, antichambre de la mort

Charles de Gaulle se retire en 1969, et meurt un an après. Georges Pompidou meurt en pleine fonction présidentielle, en 1974. François Mitterrand termine son second mandat en 1995 et meurt quelques mois plus tard. Jacques Chirac quitte le pouvoir en 2007, âgé et malade. Seul Valéry Giscard d’Estaing, président de 1974 à 1981, semble déroger à cette loi de la V° République, qui veut que la magistrature suprême du pays soit la dernière marche avant la mort. Mais cette dérogation est factice, car tout laisse croire que dans la tête de VGE, il est resté président de la République, ou quelque chose de semblable en majesté, tant il traîne derrière lui une mélancolie de grandeur et de prétention.

Cette malédiction de l’Elysée, cette association entre la fonction présidentielle, l’âge du président, et la mort qui termine le mandat, n’est pas fortuite. Elle participe pleinement de la vision que le général de Gaulle avait du mandat présidentiel. Dire que le président est un monarque sécularisé résume mais appauvrit la théorie gaullienne. Comme un roi, en effet, le président de la Cinquième république ne quitte le pouvoir, une fois couronné, que pour la sépulture. Quant à un président qui survivrait à ses mandats, il ne s’agirait dès lors que d’un souverain déchu : les quelques minutes fameuses d’enregistrement vidéo montrant de Gaulle marchant dans la lande irlandaise, accompagné de sa femme et d’un garde du corps, après qu’il ait quitté le pouvoir, mettent en scène un roi en exil. Après la présidence la mort, telle est l’unique perspective naturelle.

Elu pour dire : je suis la France

Cette logique introduite par de Gaulle après 1958 rompait avec la théorie et l’usage des républiques précédentes, lorsqu’un président de la république ou du Conseil pouvait redevenir ministre ou commis d’état. Les personnes défilaient dans la maison du pouvoir, toujours ouverte. L’innovation introduite par de Gaulle ne consiste pas seulement dans la constitution formalisée par René Capitan. Dès l’appel du 18 juin, le général tente d’imposer sa vision du magistrat suprême : il est l’exception qui dit la règle, la légitimité qui dicte la légalité, la mystique qui précède la politique. Et c’est par l’incarnation que se réalise cette vision. De Gaulle « est » la France, et le président de la république sera la république; à la différence de Vincent Auriol ou de René Coty, présidents de la IV république, qui habitaient la Maison France sans s’identifier à elle, les présidents de la V° république se devaient de porter la charge présidentielle comme une tunique de Nessus, un linceul mortuaire qui les soustrayaient à la normalité citoyenne pour les ériger en symbole supra-politique. D’où la mort qui suit, inévitablement, car on ne redevient pas un citoyen après avoir été la France. Seul Valéry Giscard d’Estaing, jeune président de 48 ans en 1974, transgressa la règle. La suite de sa carrière politique montre combien il est difficile, pour qui fut président, de redevenir citoyen.

Un des changements majeurs introduits par les présidentiels de 2007 fut qu’on savait qu’il y aura une vie après la présidence. Sarkozy comme Royal étaient trop jeunes pour mourir présidents. Cette simple variable générationnelle va, de proche en proche, perturber l’ensemble du système. Les électeurs devront désormais se réhabituer à voir des présidents redevenir élus régionaux, députés ou chefs d’entreprise. Ils devront se réhabituer à distinguer entre la fonction présidentielle, qu’on habite momentanément, et le corps du président, corps distinct, mortel, changeant ; bref apprendre que le président travaille chez « Présidence de la république » non qu’il est la République.

Omar Saghi

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