Le couple exogamie/endogamie est la boussole nécessaire à qui veut naviguer dans les sociétés humaines. L’exogamie définit les collectivités où le mariage préférentiel se fait avec l’étranger à la famille ou au groupe proche, l’endogamie celles qui au contraire, privilégient le mariage avec les plus proches, le mariage entre cousins par exemple.

Au Maroc, les derniers chiffres en date donne encore 20% environ de mariages endogames. A la différence d’autres variables – comme le nombre d’enfants, par exemple – l’endogamie ne précède pas historiquement l’exogamie. Au Moyen-Âge déjà, les sociétés européennes étaient exogames, les sociétés arabo-musulmanes endogames. Indépendamment du niveau de développement, du taux d’urbanisation, de la structure démographique, le duo exogamie/endogamie distingue entre deux types de société, accordant à la femme des places différentes.

Exogamie et liberté féminine

Dans les sociétés exogames, les jeunes filles sont non seulement autorisées à circuler dans l’espace public, elles y sont même vivement encouragées. Car une fille qui se confine à la maison et aux fêtes familiales, c’est une vieille fille en perspective, donc à terme une charge économique, et un objet de honte social. Et d’ailleurs, pour les timides demoiselles, les bals de village étaient prévus pour multiplier les occasions de rencontre avec les étrangers (proches). Plus tard, lorsque la bourgeoisie européenne, au XIX° siècle, se préoccupa de protéger ses héritières des mauvais partis, elle inventa le bal des jeunes premières, qui substitua les valses à la rue comme occasion de rencontres. Au village, à la ville, parmi de pauvres paysans ou au sein des notables, l’exogamie, exigence inconsciente, imposait et impose la circulation des femmes parmi les hommes.

Dans les sociétés endogames, les choses sont symétriquement inverses. Toute fille est, à la naissance, en théorie, destinée à un époux, un cousin proche ou éloigné. Non seulement elle n’a pas besoin de sortir, elle est même vivement priée de ne pas le faire. Car la sortie d’une fille nubile dans l’espace public est l’occasion d’une rencontre indésirable, qui viendrait fausser le schéma familial.

La fin du mariage entre cousins

De telles considérations paraîtront oiseuses et compliquées. On dira que moins du cinquième des mariages sont aujourd’hui endogamiques, au Maroc et dans des sociétés similaires (en Egypte, en Tunisie, en Algérie, par exemple). Mais ce serait se tromper sur deux éléments : 20%, c’est beaucoup, c’est même énorme. En Europe, le taux des mariages entre cousins dépasse rarement le 1%.  20% de mariages entre cousins, cela signifie qu’une partie notable des 80% restant sont le fait de mariages de type endogamique, par proximité géographique, ethnique, familiale, et qui échapperaient aux statistiques.

Le second élément concerne la prégnance des schémas familiaux : longtemps après la disparition d’une exigence sociale, son importance mentale demeure, sous des formes métaphoriques. Les vendettas n’existent plus dans la plupart des pays méditerranéens, mais les considérations portant sur l’honneur de la mère ou de la sœur restent centrales dans les injures. On peut multiplier les exemples de ce type : une norme sociale disparait, mais restent, comme une ombre ou un écho, des comportements, des représentations, qu’on assume d’autant plus qu’on ne les comprend plus vraiment. Le rapport des femmes à l’espace public, le fait de voir dans un corps féminin en déplacement une richesse échappée de l’enclos familial plutôt qu’une occasion de rencontre légitime, le fait que ma cousine, mon épouse, m’attend cloîtrée, pendant que je batifole avec les traînées, que leurs pères, que leurs frères à la virilité défaillante, ne surveillent plus… de telles représentations persistent longtemps.

On voit combien la religion, souvent invoquée pour justifier ou dénigrer les comportements sexistes, est ici secondaire. L’islam ne défend pas l’endogamie, certains versets semblent appeler explicitement à l’exogamie. Mais les pratiques qui découlent de l’exigence d’endogamie – cloîtrer les femmes, empêcher la mixité publique – trouvent dans la religion d’utiles arguments pour des comportements autrement difficile à rationaliser.

Omar Saghi

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