Le Titanic appareille le 10 avril 1912, heurte un iceberg le 14, et sombre le lendemain 15. Un siècle plus tard, les commémorations se multiplient. Une dizaine de jours avant le voyage inaugural du luxueux paquebot, le 30 mars 1912, un traité fut signé entre le sultan Moulay Hafid, souverain de l’empire chérifien, et Eugène Regnault, représentant de la République française. Un siècle plus tard, le lancement de ce bateau institutionnel n’est guère remémoré.

Et cette amnésie se comprend. A l’aune de l’intrigue du Titanic, parfaitement huilée (unité de lieu : un bateau, unité de temps : la nuit du 14 au 15, unité d’action : collision et naufrage), celle du protectorat est passablement embrouillée. On ne comprend pas très bien ce qui a commencé en 1912, on n’arrive pas à déterminer le rôle de chacun – méchants Français ? Vraiment ? Et les Marocains, des victimes ? Vraiment ? Et lesquels Marocains ? La monarchie, les tribus frondeuses, les bourgeoisies urbaines frileuses ? Et puis surtout on ne sait pas quand tout ça s’est terminé, et comment, en bien ou en mal.

On commémore ce qui est mort

Or la commémoration, comme le deuil, ne concerne que des entités finies, des monades closes sur elles-mêmes. Voyez les films-catastrophes : du Titanic naufragé, de la planète atomisée, de la ville dévastée par les morts-vivants, rien ne doit rester, sauf peut-être un débris, une inscription, ou un vieux témoin, pour raconter la catastrophe définitivement passée. C’est le ressort de la tragédie grecque. Le déroulement puis le cataclysme final sont connus d’avance. Les films, les expositions, les jeux-vidéo, permettent de vivre, par procuration, le pathétique de la situation. Mécanisme millénaire de la catharsis.

A cet égard, la commémoration du Traité de Fès pose problème. Le bateau franco-marocain, lancé en 1912, est-il arrivé à bon port ou a-t-il fait naufrage ? Et quand ? En novembre 1955, lors du retour du sultan Mohammed V d’exil ? Ou en mars 1956, avec la fin officielle du protectorat ? Ou en 1973, lors de la marocanisation des terres coloniales ? Ou encore il y a quelques semaines, avec la décision de supprimer les journaux télévisés en français du « prime time » ? Cette imprécision n’est pas historique, mais fondamentalement politique.

Sortir du schéma colonial

La difficulté, pour les Marocains comme pour les Français, à déterminer une conclusion à cette aventure en dit long sur l’ambiguïté des relations entre les deux pays. Le Maroc est un des rares pays où l’opposition comme le régime, sont sûrs de trouver dans l’ancienne métropole des alliés sûrs. Et la droite comme la gauche française, à leur tour, trouvent au Maroc chacune son champion. C’est l’un des rares pays à avoir maintenu, voir multiplié, les relations, culturelles comme économiques, avec l’ex-puissance coloniale, bien après l’indépendance formelle.

L’image du paquebot est sans doute inadéquate. Peut-être que l’accord franco-marocain de 1912 fut plutôt un convoi, dont l’origine ne date pas de 1912, mais de bien avant. Un convoi qui s’institutionnalisa en 1912, puis abandonna une grande partie de ses composantes en 1956, mais en récupéra d’autres, plus tard, au fur et à mesure de sa marche.

Cela expliquerait le type de rapports entretenus par Rabat et Paris après 1956, qui ressemblent, à s’y méprendre, à ceux qu’entretenaient les empires orientaux avec les puissances industrielles avant la colonisation : régime de la porte ouvertes, distribution de protections et politique de la nation privilégiée, paternalisme envers le(s) peuple(s) et concussion entre élites des deux pays. Auquel cas, 1912 n’a rien commencé, et 1956 peu terminé. Ceux qui disent que le Maroc n’a jamais été colonisé ont quelque part raison, et ceux qui disent que 1956 fut une fausse indépendance également : les relations franco-marocaines seraient à lire dans un cadre conceptuel particulier, pré et postcolonial, et la phase 1912-1956 ne serait qu’un chapitre d’une plus vaste affaire, qui aurait commencé dès Moulay Ismaïl, ou encore avec la construction d’Essaouira, ou plus tard, avec le voyage de Delacroix.

Dans ces conditions historiques, une commémoration reste impossible, car l’action, comme disent les grammairiens, est toujours au présent inaccompli.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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