Le dérapage du premier ministre sur le bon juif et le mauvais camarade, a déjà été oublié, et les médias qui sont impitoyables, sont tout autant oublieux. Mais par ce lapsus, Benkirane révèle un aspect de la démocratisation en cours. L’identité nationale, qui a pris une telle importance dans la présentation du programme gouvernemental, annonçait déjà une atmosphère de Kulturkampf, de lutte pour l’hégémonie culturelle sur le champ public, passant par la banalisation et la déculpabilisation de discours discriminants. Benkirane a exprimé par le passé des propos jugés anti-amazighs ; aujourd’hui il se distingue par des propos judéophobes ; demain, il visera telle région, ou telle ville. Cela est dans l’ordre des choses. Pas seulement parce que Abdelilah Benkirane garde, au cœur des couloirs tamisés des ministères, le même allant débonnaire qu’il avait dans les arènes populaires. Au-delà du caractère, il y a une poussée irrésistible, qui fait également partie de la démocratie : les haines, les préjugés, les ressentiments débordent sur l’espace public, essayant de le reconfigurer selon des préjugés longtemps honteux ou bannis de la scène respectable. Et certains diront même : le représentant de la majorité des Marocains se doit d’être le porte-parole de la bêtise majoritaire, comme il est le porte-parole des revendications majoritaires.

Voter l’identité nationale ?

Il s’agit là d’un problème historique de la démocratisation. L’espace électoral et les entités élus – partis et personnes – sont-ils mandatés pour accomplir un programme socioéconomique, seulement, ou pour réaménager les piliers culturels de la collectivité – identité nationale, lecture de l’histoire, culture ? Le gouvernement a-t-il été élu pour répondre à des questions du type : le Maroc a-t-il besoin du TGV ? Ou à des questions du type : le Maroc est-il arabe ou berbère ? Les premières sont affaire de négociations, les secondes ouvrent des perspectives vertigineuses et pas toujours bienvenues. Historiquement, les Marocains ont souvent évité de mettre sur la scène politique partisane de telles questions oiseuses : les rapports entre Musulmans et Juifs ou entre Arabophones et berbérophones, la réalité des cultures locales, les particularismes urbains ou communautaires. Cette « politesse » marocaine, qui consiste à ne pas tout politiser, est sans doute à la source de ce qu’on appelle parfois, sans bien le comprendre, la « tolérance marocaine ». Celle-ci n’est pas un vain argument touristique, mais une conception implicite de l’espace public, le limitant et empêchant qu’il ne s’accapare toutes les problématiques et tous les sujets.  Cette « tolérance », malheureusement, n’est pas très moderne, et elle ne va pas dans le sens que prennent les événements. L’espace public n’est pas défini par son caractère pacifique, mais par son ouverture à tous, sous la bannière du même et de l’identique. Il lui arrive donc d’être impitoyable envers les différences culturelles, où il perçoit comme une trahison de son idéal, la volonté générale unifiée. Et la moindre barrière érigée devant son expansionnisme est perçue comme une inacceptable violence contre le peuple.

Les limites du mandat électif

Cela explique l’alliance historique entre démocratie et État-nations – dont l’homogénéisation linguistique et religieuse précède la libéralisation politique, systématiquement. En France comme en Espagne, la révocation de l’Édit de Nantes ou l’expulsion des Juifs et des Morisques précéda la démocratie. Ailleurs, la marqueterie communautaire de l’empire ottoman céda la place à la grisaille homogène de la Turquie kémaliste, comme à la diversité baroque de l’empire d’Autriche-Hongrie succéda la catastrophe centre-européenne qui, du nazisme à la guerre civile en Yougoslavie, chercha la solution finale à la diversité culturelle.Moïse, dont la langue fourchait, demanda à Dieu de la lui délier. Benkirane a sans doute murmuré un vœu similaire, auprès de l’impitoyable dieu des médias. Mais éviter de tels errements passe par une affirmation, qui doit devenir commune à tous, majorité et opposition, citoyens et institutions : le gouvernement élu n’a pas mandat à statuer sur l’identité du « bon marocain », ni sur la définition culturelle ou historique du Maroc.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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