Le sociologue américain Pitirim Sorokin distinguait entre mobilité (sociale) verticale et mobilité horizontale. La première est connue, on s’y réfère sans précision inutile : le fils d’ouvrier devenu technicien, le fils de paysan devenu fonctionnaire décrivent des courbes sociales ascendantes. Les crises économiques, l’inflation, les banqueroutes peuvent provoquer des mouvements contraires, sur cette échelle socioéconomique qui est la colonne vertébrale des sociétés modernes. Et tout l’enjeu, pour les politiques comme pour les sociologues, est de repérer les obstacles manifestes ou cachés à ce mouvement qui doit rester indéfiniment ascensionnel. La distinction introduite par Sorokin réfère à une autre forme de mobilité sociale, qui s’apparente à une fuite ou à un exil. La colonisation, les fronts pionniers au Brésil ou en Amérique du Nord, la marine, peut-être l’armée, incarnent ce type de mobilité. En quittant son milieu social et géographique, sans pour autant grimper dans l’échelle social, ou y dégringoler, l’exilé, l’aventurier, le soldat, entament une autre forme de mouvement, qui recrée une nouvelle échelle sociale et de valeurs. Cette forme de mobilité sociale est typique des sociétés bloquées. Les croisades dans la société féodale, le maquis dans les sociétés esclavagistes, la colonisation dans les féroces sociétés bourgeoises du XIX° siècle, furent autant de mobilité horizontale, de mouvements de fuite hors d’un monde où les perspectives ascensionnelles étaient rares ou impossibles.

Le Canada ou la démocratie

Dans beaucoup de pays arabes, deux problématiques furent dominantes lors des dernières années : la dictature et l’immigration. Entre les deux, on jetait un pont, parfois : la dictature empêchait l’immigration. Cette observation, courante et sous-entendue dans les chancelleries, se limitait à la réalité physique des flux. Un pouvoir autoritaire et pro-occidental pouvait faire la police de sa population, en effet. Mais c’est sans compter sur l’immigration imaginaire, sur le désir de partir, inversement proportionnel à la capacité démocratique de l’espace public à porter la voix des sans-voix. Le sociologue Albert Hirschmann schématisait l’action publique sous forme de trois possibilités : défection, prise de parole, loyauté (exit, voice, loyalty). En réalité, son apport principal fut de montrer que dans le balancier entre loyauté satisfaite ou résignée et prise de parole oppositionnelle, s’introduisait la défection physique. Le grand changement apporté par 2011 n’est pas tant la reprise d’un mouvement social ascendant que la possibilité de la prise de parole. Le dilemme arabe – similaire à celui d’autres sociétés autoritaires et économiquement bloquées – se formulait ainsi : résignation locale ou immigration internationale. Ceux qui disent que rien n’a changé depuis le déclenchement des révolutions – crise économique, blocage institutionnel maintenu, rapports de force internationaux – négligent la force de la prise de parole redevenue possible. Les forces qui se dispersaient vers l’étranger ou s’épuisaient dans le rêve d’un horizon lointain sont de nouveau disponibles pour des actions locales.

Bouâzizi, harrag politique

Les pays occidentaux qui s’inquiètent d’un risque migratoire renouvelé venant des pays nouvellement démocratiques ou en voie de démocratisation devraient prendre en compte cette dimension mentale : en récupérant la chose publique, les classes populaires auraient tendance aujourd’hui à vouloir changer la vie ici et maintenant, plutôt que demain au Canada.  La figure du clandestin, emblématique des années passées, se dit parfois harrag, le « brûleur » (de papiers, de passé, etc). L’immolation de Bouâzizi, les actes similaires qui ont suivi et qui suivent portent à croire que la traversée, désormais, se fera surtout sur place, par la manifestation si possible, par le feu au besoin. La mobilité horizontale est peut-être en voie de résorption, à mesure que la demande de mobilité verticale redevient audible et légitime.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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