Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française constituent un tournant, incontestablement. Et ce n’est pas seulement le sort de tel ou tel candidat qui est en jeu, celui de telle ou telle formation partisane, mais bel et bien le sort de la V° République. N’ayons pas peur des mots. Les problèmes que pose la configuration politique actuelle, et quels que soient les résultats du second tour puis des législatives, menacent la synthèse gaulliste qui a produit la V° République.

Revenons aux résultats de ce premier tour. On dit que le score du FN est le plus haut jamais réalisé. A vrai dire, ce n’est pas juste. En 2002, certes, Jean-Marie le Pen obtint un peu moins de 17%, mais on oublie, bizarrement, que Bruno Megret, un membre du FN qui avait fait scission, avait obtenu quelque 2,5%. Ce n’est donc pas au niveau des chiffres que le score obtenu par Marine Le Pen est saisissant. Mais dans d’autres éléments.

D’abord, la symétrie souhaitée par Mélenchon, le « Front contre Front », a échoué. Le score du Front de gauche, aussi honorable soit-il, ne lui permet plus de se prétendre le pendant républicain du Front National. Le FN est bien le troisième acteur de ce jeu à 2.

Ensuite, le comportement des deux candidats restés en lice envers ce pôle de la droite radicale. On voit combien il tranche avec la position de 2002. Nicolas Sarkozy surtout ne cache pas sa volonté de ramener à lui les électeurs de Marine Le Pen, sans vergogne ni complexe.

Mais laissons de côté les considérations de personnes, les calculs tactiques, cyniques ou vertueux, et penchons-nous sur la signification de cette montée irrésistible de l’extrême droite, cette montée qui peut faire dire à Marine Le Pen, logiquement, que le FN sera la nouvelle droite française, et que l’UMP est promis à une implosion prochaine.

Revenons à la naissance de la Ve République, parce que, à mon sens, c’est à ce moment-là que le logiciel politique fut implanté, ce même logiciel aujourd’hui détruit, ou presque.

Le compromis gaullien

1958 : de Gaulle revient au pouvoir, suite à ce qu’il faut appeler un « semi-coup d’Etat » contre la menace d’un putsch militaire. On est en pleine guerre d’Algérie, et la IVe République, sombre, doucement mais sûrement.

Pour le général, 1958 est l’occasion de construire la république rêvée en 1946. Il y a, au lendemain de la libération, comme lors de la crise de la guerre d’Algérie, pour de Gaulle, le même danger, et le même objectif.

Le danger, c’est la guerre civile. On oublie combien la hantise de la guerre civile est centrale dans l’histoire politique française moderne : la révolution, la commune, Vichy, ce furent autant de confrontations entre les deux France, autant d’actualisation de ce fantasme de la nation divisée idéologiquement. C’est d’ailleurs un fantasme commun aux pays nés d’une révolution : en Russie, comme en Algérie, comme dans beaucoup de pays de l’Amérique latine, la nation doit, sans cesse, surmonter ses divisions politiques internes.

D’où, pour de Gaulle, l’objectif, qui se dit d’un mot : Rassemblement. Le gaullisme sera le lieu du rassemblement des patriotes. Le général refuse l’épuration radicale après la libération, il accepte que d’ex-collaborateurs repentis entrent dans la nouvelle administration, de même qu’il va tendre la main à la gauche et aux communistes, à certaines occasions.

On peut donc parler d’un compromis gaullien. Colmater les brèches, panser les blessures d’un pays divisé par la collaboration, ensuite par la décolonisation, au nom d’une vision supérieure de la nation, et à travers une synthèse idéologique : le nationalisme et l’Etat-providence, l’indépendance internationale et le jacobinisme culturel, une conception autoritaire, et même bonapartiste de la présidence, mais toujours tempérée par le respect des institutions.

Cette synthèse gaullienne est typique de la droite. La gauche française continuera de vivre dans la légende des mouvements ouvriers et de la SFIO, même sous la Ve République. Quant à l’extrême droite, elle refusera d’oublier, toujours : ni Vichy, ni l’Algérie ne sont pour elle choses du passé. On voit bien en quoi seule la droite française, au sens large est, ou était l’héritière de cette synthèse gaulliste marquée par ce double pilier : le refus de la guerre civile, et la volonté du rassemblement.

La crise systémique des années 1970 et la fin de la synthèse gaullienne

Or, cette synthèse gaullienne, avait besoin de prospérité économique. Les années 70, en installant la crise permanente en Europe, mettent à mal cette équation. Ni le technocrate Giscard d’Estaing, ni Mitterrand, l’homme de droite passé à gauche, ni Chirac, qui a rêvé d’un gaullisme renouvelé pour un monde multipolaire, n’ont réussi à adapter cette synthèse gaullienne au chômage permanent, à la désindustrialisation, à la mondialisation.

C’est en cela que le Front National dérange, depuis les années 80, c’est en cela que 2002 fut une catastrophe, et que 2012, constituera, probablement un tournant : le FN, à la différence des autres droites, à la différence des diverses gauches ralliées à la Ve République, propose une alternative au compromis gaullien. Il ne veut pas s’insérer dans cet héritage. Il veut revenir sur cette notion de rassemblement de la nation, il veut de nouveau des lignes de partage claires, des lignes de démarcation dures.

2002, un semi-coup d’Etat symétrique à celui de 1958

Rétrospectivement, on peut dire aujourd’hui que la Ve République, née suite à un semi-coup d’Etat en 1958, est morte suite à un autre semi-coup d’Etat, en 2002, lorsqu’il fallut rassembler toute la scène politique, depuis l’extrême gauche jusqu’à la droite gouvernementale, pour faire face au FN.

La décennie 2002-2012 fut celle d’une recherche : comment revenir au rassemblement gaullien ? Par un néo-gaullisme rhétorique : celui de Villepin ? Par la technocratie : celle de Raffarin ? Par le rapprochement avec le FN : le pari tenté par Sarkozy ?

Aucune de ces solutions n’a marché : la Ve République, et avec elle la droite française, qui en était la colonne vertébrale, a vécu. Sans trop s’avancer, on peut déjà émettre quelques hypothèses : le FN deviendra la droite, tout court, une droite identitaire et populiste, proche de ses homologues européennes, d’un autre métal que le gaullisme, Ce dernier se repliera sur ce qu’il lui reste comme domaines préservés ou devra s’allier avec un nouveau centre-droit, ébaucher une nouvelle synthèse.

Quant à l’ensemble constitué par la Ve République, il survit à lui-même artificiellement : car tous ses fondements sont désormais morts ; le salariat, l’Etat-nation, le jacobinisme culturel, ne veulent plus dire grand-chose.

Omar Saghi

A écouter sur http://medi1.com/player/player.php?i=5166768

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