Georges Sokoloff, célèbre soviétologue, avait intitulé une histoire de la Russie La Puissance pauvre. Titre paradoxal mais hautement expressif des contradictions russes. Entre « visées impériales » et « contraintes matérielles », entre sous-développement et suprématie mondiale, une tension court tout au long de l’histoire moderne de la Russie. Mais cet oxymoron, qui fit de la Russie l’empire le plus craint et le plus pauvre de l’Europe du XIX° siècle, qui fit de l’URSS l’Etat le plus fort et le plus pauvre du Bloc de Varsovie, et qui continue de faire de la Russie de Poutine un hégémon eurasiatique gangréné par le sous-développement économiques et les archaïsmes politiques, cet oxymoron se retrouve ailleurs, en particulier au Moyen-Orient.

L’Egypte, qui poursuit dans le doute et la douleur, sa renaissance politique depuis la chute de Moubarak, est l’illustration parfaite de ce type de contradiction. Depuis deux siècles, le pays du Nil cadence de ses rythmes internes l’histoire régionale. Il n’y a pas une réforme économique, pas une révolution politique, pas une idéologie, pas un coup d’état, que les pays voisins ne reprennent, comme un auditoire malade d’écholalie. Et pourtant, depuis deux siècles, les données dont on dispose semblent indiquer que systématiquement, les taux d’alphabétisation, d’urbanisation, de consommation, sont toujours inférieurs à ceux des pays voisins.

Puissance du nombre et de la centralisation

Deux facteurs concourent à doter ce genre de pays pauvres des instruments de la puissance internationale. La démographie d’abord : les steppes russes, infinies et répétitives, comme les berges du Nil, sont un vivier humain autrement plus important que les plaines polonaises ou les vallées syro-palestiniennes. Le despotisme politique ensuite, permet une mobilisation efficace et rapide de vastes populations au service d’une volonté impériale, ce que les régimes pluralistes ne permettent pas, ou très peu et après de longues délibérations. Ces deux facteurs démultiplient la faiblesse en force : mal nourris, analphabètes, attachés à leur glèbe, un moujik, un fellah, valent peu de choses devant les bourgeois levantins, devant les seigneurs hongrois ou polonais. Mais mettez un Nicolas I°, ou un Mehmet-Ali à la tête de ces villages dupliqués à l’infini, et vous avez la première armée de la région.

A la différence donc de ce que l’histoire occidentale enseigne – la colonisation des riches franco-britanniques sur des pauvres afro-asiatiques, l’impérialisme allemand sur les misérables pourtours slaves – , en Orient, comme en Europe de l’est, c’est l’Egypte indigente qui a  dominé un Levant riche, c’est la Russie miséreuse qui a dominé une Europe de l’est plus prospère.

Soft power égyptien

Mais là s’arrête la comparaison. Puissance pauvre économiquement et socialement, l’Egypte par contre ne manque ni d’identité nationale ni d’attraction culturelle. A la différence du vertige identitaire russe, perdu entre l’Asie et l’Europe, l’Egypte est enracinée dans une histoire qui semble la prémunir de l’impérialisme brouillant. C’est le soft power de ses écrivains, de son cinéma, de sa musique, plus que les cosaques ou les divisions blindées, qui lui ont donné son hégémonie régionale.

Aujourd’hui que la crise politique au sommet révèle, sans fard, la catastrophe économique et sociale de la base, cette double leçon ne doit pas être perdue de vue : la faiblesse économique de l’Egypte, relativement à sa région, ne l’a jamais empêché d’exercer un leadership permanent sur son environnement ; cette hégémonie fut rarement militaire et coercitive, et le plus souvent culturelle.

Certes, les pétrodollars associés à l’emprise du salafisme ont renversé, depuis les années 1970, le sens de l’influence culturelle entre les deux rives de la Mer Rouge. Mais il est peu probable que cette prégnance saoudienne, jointe au cafouillage politique au Caire, suffise à renverser une donnée de l’histoire longue. Le centralisme égyptien, démographique, culturel, historique, persiste toujours. La force culturelle et politique de l’Egypte libérale des années 30 et 40 laisse penser que la puissance pauvre sortira probablement renforcée par la démocratisation et la renonciation à la mentalité autoritaire.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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