Archives de mai, 2012

Le lien entre répression sexuelle et répression politique peut sembler lointain ou artificiel. La logique qui associe répression sexuelle et politique et, partant, libération sexuelle et politique, est pourtant transparente, transparente mais déniée. Un adolescent, avant de s’assurer de lui-même, de son corps et des rapports qu’il entretiendra avec son entourage, connaît quelques mois ou quelques années de « resquille » : il va dissimuler, mentir, découcher… Bref, il cherche et attend le moment où une confrontation rapide et saine avec ses tuteurs (parents, enseignants, etc.) fera de lui un être majeur. Un moment de clandestinité précède celui de la reconnaissance et de l’égalité. Mais là où la société et l’Etat se coalisent contre toute sexualité hors mariage, dans une société où l’âge moyen du mariage ne cesse de reculer, cela signifie des années de clandestinité. Clandestinité sexuelle certes, et on s’arrête à ce phénomène : une sexualité informelle, hâtive et inquiète, survit et persiste sous la répression, comme l’herbe sous le ciment, mais déformée par le mensonge. Et très tôt, des adolescents apprennent à supplier, corrompre, négocier hors la loi avec des agents d’autorité qui les ont surpris marchant côte à côte. (suite…)

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Paru dans Jeuneafrique.com :
« L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » Le discours de Dakar, prononcé par le président sortant en 2007, fut exemplaire d’une impasse : une France incertaine se rassurait à peu de frais. Il s’agit pourtant d’un chantier prioritaire : reformuler les relations symboliques qu’elle entretient avec l’Afrique francophone, maghrébine comme subsaharienne. Tiraillé entre l’intégration européenne, l’héritage colonial et l’émergence de nouveaux acteurs – l’Inde, la Turquie ou la Chine –, Paris doit repenser la configuration générale qui la relie à des pays proches mais qui ne sont plus les marchés captifs – économiques, culturels, diplomatiques – qu’ils étaient. (suite…)

On a vu, très peu après le début des révolutions arabes, l’émergence d’un discours d’un genre particulier. Il disait en substance qu’il ne se passait rien : les dictateurs qui chutent sont des décors masquant la machinerie du pouvoir, intacte, le peuple est impuissant et illusionné sur sa force, et c’est dans les chiffres économiques, dans les tendances lourdes du développement, dans la crise mondiale, que consiste l’unique réalité. En résumant, ce discours énonce : les manifestations qui se multiplient, les centaines de morts, les chutes de régime, ne sont rien, ou si peu, face aux faits de longs cours, face aux paramètres positifs. Nietzsche avait épinglé les malins qui « clignent de l’œil », ceux qui, à être ou à sembler malins, passent à côté des miracles et des beautés du monde. Ceux qui, face à une montagne, se rappelleront la colline, et devant un chef-d’œuvre du cinéma, ne verront que les inévitables faux-raccords. De tels malins sont légion aujourd’hui dans la presse et les médias audio-visuels, aussi bien que parmi les experts : ils ressassent la même litanie, le même appel à la lucidité, en disant partout qu’il ne faut pas être dupe, que dans le monde arabe, il ne se passe rien ou pas grand-chose. (suite…)

« Paris, Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » C’était le 25 août 1944, place de l’Hôtel de Ville, à Paris, tout juste libéré des forces allemandes. Le général Charles de Gaulle, par cette phrase quasi évangélique ouvrait une nouvelle ère. Il n’est pas exagéré, il n’est pas outrancier, il n’est pas ordurier de la mobiliser aujourd’hui. Après tout, au dire de Marx, la tragédie historique ne se répète-t-elle pas inévitablement en farce ? Après tout, ne fut-ce pas au nom du général, au nom de la patrie réconciliée et prête à de nouvelles épreuves que le président sortant arriva au pouvoir en 2007 ? Cinq ans après, comment un tel retournement a été possible ? (suite…)

« Je parle espagnol à l’église, français avec les dames, et allemand aux écuries ». On prête à Charles Quint, le souverain d’un empire couvrant tous les fuseaux horaires – qu’on me permette cet anachronisme – ces propos exemplaires. Exemplaires de la situation linguistique d’avant l’État-nation, quand l’unité politique ne présumait pas l’unité linguistique, et exemplaires de la réalité sociale du plurilinguisme : on ne dit pas la même chose dans la même langue, chaque morceau de la réalité, chaque interaction, a son idiome de prédilection. En l’occurrence, dans cette réplique de l’empereur, on comprenait que : l’Espagne est sa base, catholique et armée, les Français ses concurrents, qu’il dénigre comme précieux et efféminés, et les principautés allemandes protestantes ses ennemis inexpiables. Le plurilinguisme révélait donc toute une hiérarchie sociale et politique. (suite…)

On dit des chiens qu’ils ressemblent à leur maître. Soit que ce dernier les choisisse en fonction d’une similitude inconsciente entre les deux caractères, soit, plus probablement, que le chien, animal placide et volontaire, s’adapte à la psychologie de son maître.

La voix de son maître

Cette réalité éthologique a son pendant politique. Pas dans tous les systèmes politiques, certes, mais dans ceux qui érigent une personne en concentré de pouvoir et de représentations symboliques, il n’est pas rare de voir, de proche en proche, se propager dans les cercles subalternes, les mêmes comportements, les mêmes tics, les mêmes habitudes vestimentaires. Observez une entreprise, une administration centralisée, un organisme quelconque, le chef produit de tels mimétismes. (suite…)

La mise en situation imaginaire d’un dispositif technique – un avion, une centrale nucléaire…- pour simuler un accident, une surcharge, une condition atmosphérique exceptionnelle, permet non seulement des anticipations, mais également une meilleure connaissance du fonctionnement normal des appareils concernés. L’histoire peut à son tour subir de telles simulations. La littérature lui offre cette possibilité. Un siècle après la signature du traité de Fès, un tel exercice ne serait pas vain, pour le Maroc. (suite…)

Le Conseil constitutionnel français a invalidé en février dernier le projet de loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien, pour « Entrave à la liberté d’expression et de communication »…

Ce projet de loi controversé, défendu par le président de la république Nicolas Sarkozy avec ferveur, a été épinglé comme électoraliste. D’autres voix se sont prononcées sur un autre aspect litigieux : la judiciarisation de plus en plus avancée de l’histoire, et l’empiétement de la politique sur le champ de la vérité historique. Cette affaire a même affectée les relations entre Paris et Ankara.  

Ainsi, la colonisation, l’esclavage, l’holocauste, le génocide arménien, d’objets scientifiques, se retrouvent désormais sujets politiques litigieux. Il y a là sans doute le symptôme d’une transformation profonde affectant les repères symboliques des sociétés occidentales. (suite…)

Dans le premier spectacle de l’humoriste Gad Elmaleh, à la fin des années 1990, un des personnages, Mme Tazi, explique à son interlocutrice, éberluée, que son fils et « Abderrazaq el Merhaoui », « c’est pas la même chose ». Il faut être Marocain pour comprendre la portée de ce jugement péremptoire. Le « pas la même chose », de Mme Tazi, les Marocains, instinctivement, savent qu’il n’est pas économique, ou pas seulement. El Merhaoui peut être riche, et le fils Tazi en faillite, mais « c’est pas la même chose ».  Cette situation – une différence ethnoculturelle factice qui s’ajoute sans se confondre à une différence socioéconomique – est aujourd’hui très rare dans le monde. (suite…)

Le ridicule ne tue pas, l’ironie, par contre, est souvent mortelle. Nicolas Sarkozy se voulait le fossoyeur du Front national. Il est évident aujourd’hui qu’il a enterré pour de bon la droite française de filiation gaulliste, au bénéfice du populisme frontiste. Arroseur arrosé ? Pas seulement. Quels que soient les résultats du second tour, il est désormais acquis que la synthèse républicaine pensée par de Gaulle en 1946, réalisée en 1958, a vécu. (suite…)