Le ridicule ne tue pas, l’ironie, par contre, est souvent mortelle. Nicolas Sarkozy se voulait le fossoyeur du Front national. Il est évident aujourd’hui qu’il a enterré pour de bon la droite française de filiation gaulliste, au bénéfice du populisme frontiste. Arroseur arrosé ? Pas seulement. Quels que soient les résultats du second tour, il est désormais acquis que la synthèse républicaine pensée par de Gaulle en 1946, réalisée en 1958, a vécu.

La fin du compromis gaulliste

Le compromis fordiste (plein-emploi, hausse régulière des salaires, consommation de masse, faible inflation…) qui fit les Trente glorieuses de l’économie occidentale eut son pendant politique. De Gaulle, comme d’ailleurs beaucoup de dirigeants occidentaux de la même période, réunifia une société brutalisée par les années 30, 40 puis par les guerres de décolonisation au nom de ce marché : renonciation aux empires coloniaux, marginalisation des mouvements radicaux, contre le plein-emploi et la prospérité économique. Kennedy, de Gaulle, Adenauer, proposèrent, chacun selon son génie propre et selon celui de sa nation, cette synthèse des années 60.

La crise économique des années 1970, désormais structurelle et permanente dans certains de ses aspects (chômage de longue durée, stagnation du niveau de vie, « stagflation », etc.), a secoué cet assemblage mais personne n’osa le remettre en cause, frontalement. En France, Giscard d’Estaing comme Mitterrand, comme Chirac ou Balladur, s’ingénièrent à proposer de nouvelles combinaisons, de nouveaux assemblages, non pas tant économiques, l’affaire étant laissée aux experts et aux institutions internationales, mais politiques : comment maintenir la république avec de moins en moins d’Etat-providence ?

On comprend que dans cette configuration difficile, la montée en puissance du Front national, à partir des années 1980 – municipales de 1983, législatives de 1986 –, posa problème : le FN ne faisait pas seulement que reprendre aux communistes les électeurs déçus par leur participation au pouvoir, le FN proposait, pour la première fois depuis 1958, une réelle alternative au compromis gaulliste. Il voulait tailler dans la masse citoyenne les bons des mauvais, ouvertement, programmatiquement. Il voulait revenir à la guerre civile française, à celle des années 40, à celle de la commune, à celle de la restauration. Cela fit sa force idéologique, et cela fit son isolement.

Les plus menacés n’étaient pas les diverses gauches, mais les héritiers du général, et les positions de Chirac et d’autres – refus absolu de toute forme de compromission avec le FN – ne furent pas seulement rhétoriques. Car cette nouvelle synthèse proposée par Le Pen défigurait frontalement le legs gaulliste. Face à la difficulté à rassembler une nation divisée par la collaboration, la dramatique décolonisation de l’Algérie, le général dut à chaque fois lever haut, très haut, l’étendard de la nation, tant les troupes étaient dispersées, tant les positions s’étalaient de l’extrême à l’extrême sur l’éventail politique. Pour la droite française, Le Pen était ce dissolvant effroyable, et le moindre contact pouvait provoquer une décomposition. Ce contact, Nicolas Sarkozy le tenta. En réalité, il ne s’agit pas seulement d’un choix personnel, d’une quelconque vision propre. Après 2002, peut-être n’y avait-il plus rien d’autre à faire ? Villepin échoua à reprendre le flambeau gaulliste, car ni la superbe rhétorique ni le style ne pouvaient plus masquer la crise économique, et celle-ci travaillait dure les soubassements de la république.

Naissance et mort de la V°: d’un coup d’Etat l’autre: 1958-2002

Née en 1958, suite à un semi-coup d’Etat contre l’extrême-droite, on peut rétrospectivement dire que la V° république est morte en 2002, suite à un autre semi-coup d’Etat contre l’extrême-droite. Du champ de ruine qui reste, les plus lucides aujourd’hui devront en tirer les conclusions les plus rationnelles : une nouvelle droite pré et post-gaulliste est en recomposition autour de Marine Le Pen, le reste s’éparpillera, qui au centre-droit, autour de Bayrou, qui autour de ce qui reste de la Chiraquie, repliés sur les terres de la «qualité française» : la diplomatie, les grandes entreprises, la culture.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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