Le Conseil constitutionnel français a invalidé en février dernier le projet de loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien, pour « Entrave à la liberté d’expression et de communication »…

Ce projet de loi controversé, défendu par le président de la république Nicolas Sarkozy avec ferveur, a été épinglé comme électoraliste. D’autres voix se sont prononcées sur un autre aspect litigieux : la judiciarisation de plus en plus avancée de l’histoire, et l’empiétement de la politique sur le champ de la vérité historique. Cette affaire a même affectée les relations entre Paris et Ankara.  

Ainsi, la colonisation, l’esclavage, l’holocauste, le génocide arménien, d’objets scientifiques, se retrouvent désormais sujets politiques litigieux. Il y a là sans doute le symptôme d’une transformation profonde affectant les repères symboliques des sociétés occidentales.

Cependant le génocide arménien a une particularité : il concerne un pays, la Turquie, à la périphérie du monde occidental ; un pays présenté comme un modèle de démocratie oriental ; un pays qui a toujours, avec ténacité, nié cet événement ou au moins nié sa responsabilité directe.

Aujourd’hui que les pays arabes, enfin, semblent suivre le sillon turc vers un horizon démocratique, ce sujet doit nous arrêter. Parce qu’une société démocratique, une société civile mûre, une nation débarrassée de ses démons autoritaires, doit tôt ou tard se confronter à son propre passé, au lieu de rester figée dans l’attitude du ressentiment permanent contre les agressions étrangères.

Le génocide arménien est aujourd’hui considéré comme un fait avéré, par la quasi-totalité des historiens. Les événements sont connus : en quelques mois, en 1915, plus d’un million d’Arméniens ottomans furent déplacés des zones orientales proches du front russe vers la Syrie. La majorité d’entre eux moururent.

Génocide, cet événement tragique le fut pour trois raisons : il y a d’abord une volonté préalable incontestable de vider l’Anatolie de ses populations arméniennes. Des documents, des discours retranscrits, des témoignages de diplomates, de journalistes et d’archéologues ottomans et occidentaux existent. Ensuite, les moyens utilisés : les chemins de fer, l’armée, l’administration moderne et sa hiérarchie, son sens aveugle de l’obéissance, furent mobilisés. Enfin le résultat, monstrueux : des centaines de milliers d’anonymes systématiquement éliminés.

On voit en quoi le qualificatif de génocide est crucial : à la différence d’un massacre, même de grande ampleur, il signifie qu’il y avait un programme rationnel, sous-tendu par une idéologie construite, en vue d’un résultat pensé et connu d’avance. A la différence d’une catastrophe naturelle, il renvoie à une volonté politique, responsable et passible d’un jugement.

La position de l’Etat turc a oscillé entre deux attitudes : la première, de négation pure. Le génocide ne serait qu’un ensemble, malheureux, de décisions tactiques, pour vider le front oriental d’une population considérée comme pro-russe, de massacres incontrôlés, et de calamités naturelles, famines et épidémies. La seconde, quand les faits sont accablants, de dire qu’il s’agit là de la responsabilité de l’empire ottoman, pas de la république turque. C’est ce point  qui est sensible, car il interroge les rapports obscurs et difficiles à admettre entre démocratie, laïcité, et nettoyage ethniques.

Revenons aux faits : l’empire ottoman est depuis, 1909, aux mains d’une junte militaire, les Jeunes-Turcs, avec à leur tête, un petit Bonaparte excité et délirant, Enver Pacha. Virtuellement, l’empire ottoman est déjà mort : car les jeunes-turcs sont nationalistes et considèrent  l’identité turque de l’empire comme supérieure à son identité dynastique ; pour eux, Arabes, Grecs ou Arméniens, ne sont que des ennemis de l’intérieur, à assimiler ou à éliminer. Ils sont aussi laïcs : le sultan, commandeur des croyants, ne doit plus être la clef de voûte de l’architecture institutionnelle, et la mosaïque ethnique et confessionnelle complexe doit céder la place à une nation unifiée.

Mustapha Kemal Atatürk n’a pas participé au génocide, il se trouvait sur le front sud, en Syrie. Mais il fut un jeune-turc : il avait le même âge que Enver ou Talaat pacha, il fréquenta les mêmes écoles, et partagea les mêmes idées nationalistes et sécularistes.

Aujourd’hui que, dans le sillage des révolutions arabes, les minorités chrétiennes paraissent menacées ou instrumentalisées, que les questions linguistiques se réveillent de nouveau au Maghreb, nous devons, tous, être attentif à cette vérité malcommode : la démocratie n’est pas un chemin linéaire vers toujours plus de liberté ; les expériences historiques occidentales montrent qu’il lui arriva de prendre des chemins de traverses diaboliques. L’expérience truque, qui nous est plus proche, doit nous avertir qu’il ne s’agit pas d’une exception occidentale, et que partout où des sociétés se libéralisent, des démons se réveillent. Il ne s’agit pas de refuser la démocratie, mais d’être vigilant à ne pas se perdre dans le vertige de l’homogénéité linguistique ou religieuse, et le souvenir de la tragédie arménienne doit accompagner les ex-pays ottomans dans leur marche, qui commence à peine, vers le libéralisme politique.

Omar Saghi

A écouter sur http://www.medi1.com/player/player.php?i=5125254  

Voir aussi : La croix et le printemps

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