« Paris, Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » C’était le 25 août 1944, place de l’Hôtel de Ville, à Paris, tout juste libéré des forces allemandes. Le général Charles de Gaulle, par cette phrase quasi évangélique ouvrait une nouvelle ère. Il n’est pas exagéré, il n’est pas outrancier, il n’est pas ordurier de la mobiliser aujourd’hui. Après tout, au dire de Marx, la tragédie historique ne se répète-t-elle pas inévitablement en farce ? Après tout, ne fut-ce pas au nom du général, au nom de la patrie réconciliée et prête à de nouvelles épreuves que le président sortant arriva au pouvoir en 2007 ? Cinq ans après, comment un tel retournement a été possible ?

Ce n’est pas le score, après tout honorable, proche de celui de l’autre sortant à l’unique mandat, Valéry Giscard d’Estaing en 1981 (48,3%), mais l’unanimité politique quasi-générale que Sarkozy a constituée autour de lui, au fur et à mesure que la campagne avançait, qui choque et interpelle. Pas un parti, pas un leader qui n’ait appelé à voter Hollande ; même Marine Le Pen, à demi-mots, ne dit pas autre chose le 1er mai. Il n’y avait plus que Sarkozy à ne pas appeler à voter Hollande…
Cette unanimité, bien qu’elle ne se soit pas inscrite dans les bulletins, rappelle un peu 2002. Et ce rappel n’est pas fortuit. Jean-Marie Le Pen s’était spécialisé dans la haine, il accepta et se délecta de cette fonction, d’être l’aimant de tous les passions tristes, de toutes les colères de la France. Mais un président ? Mais un président sortant ?

Un faux remake de 1981

2012 n’est pas 1981, pas plus que François Hollande n’est François Mitterrand. Le discours à Tulle, petite ville de Corrèze, devant la Cathédrale, la joie un peu triste, un peu soulagée, un peu expérimentale, de jeunes, de très jeunes électeurs (ces fameux primo-votants), sont loin de mai 1981. Et le nouveau président le sait. La France est brisée. Pas seulement par la crise économique qui s’installe et qui, selon plusieurs voix autorisées, s’amplifiera. Mais brisée également par le choix fait par le mandat précédent : convertir, systématiquement, les problèmes socioéconomiques en ressentiments psychologiques (les travailleurs contre les paresseux, ceux qui se lèvent tôt contre les autres), puis, de plus en plus, avec gourmandise, avec voracité, en ressentiments ethnoculturels, quitte à créer de nouvelles frontières là où elles n’existaient pas ou avaient tendance à disparaître.   Ramener des tensions culturelles alimentées par des discours de haine à leurs fondements économiques n’est pas simple : par facilité, il est toujours préférable de s’accrocher à un mantra historique (la patrie, la laïcité) plutôt que de confronter une configuration complexe (la dette publique ou l’effet de l’euro sur la compétitivité).

Un devoir historique

La France, puissance économique et culturelle moyenne. Les Français sont-ils prêts à ce discours ? Les Français sont-ils prêts à cet atterrissage ? C’est là le devoir historique du nouveau président : promettre des années de travail dures et difficiles, non pas pour plus de prospérité, plus de puissance, plus de souveraineté, mais, plus probablement, pour plus de partage et moins de croissance, plus de coopération et moins d’hégémonie sur les ex-colonies, plus d’humilité avec les pays émergents, Turquie ou Chine, Brésil ou Inde.

Cela supposerait une révolution mentale que la France est, de tous les pays européens, la seule à ne pas avoir accomplie : en terminer avec la superbe occidentale, et passer, enfin, à l’après 1945, c’est-à-dire en finir avec les démons autoritaires, les velléités civilisatrices et le penchant, toujours renouvelé, de la puissance sous couvert d’universalisme.Les historiens pourront alors dire, si ce programme difficile mais grand, est réussi par la gauche, quel fut le sens du mandat de Nicolas Sarkozy : le carnaval grimaçant qui révéla à la nation ses démons les plus secrets, le bouffon sans-gêne qui réveilla les mauvais souvenirs. Cela est bien, parfois, mais cinq ans pour une sarabande, c’est trop. Et un seul mandat pour panser les blessures ne suffira probablement pas.

Voilà pourquoi 2012 n’est pas 1981 : l’enthousiasme, cette fois-ci, est celui d’un peuple qui, intuitivement, sait que les mauvais jours reviennent. Et voilà pourquoi Hollande n’est pas Mitterrand : sa rose saigne et les épines piquent, et pourtant il devra s’agripper à elle, parce qu’en face, ce n’est pas de Gaulle ou Giscard, ses adversaires, mais quelque chose de plus ancien, de plus profond qui est de retour. 

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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