On a vu, très peu après le début des révolutions arabes, l’émergence d’un discours d’un genre particulier. Il disait en substance qu’il ne se passait rien : les dictateurs qui chutent sont des décors masquant la machinerie du pouvoir, intacte, le peuple est impuissant et illusionné sur sa force, et c’est dans les chiffres économiques, dans les tendances lourdes du développement, dans la crise mondiale, que consiste l’unique réalité. En résumant, ce discours énonce : les manifestations qui se multiplient, les centaines de morts, les chutes de régime, ne sont rien, ou si peu, face aux faits de longs cours, face aux paramètres positifs. Nietzsche avait épinglé les malins qui « clignent de l’œil », ceux qui, à être ou à sembler malins, passent à côté des miracles et des beautés du monde. Ceux qui, face à une montagne, se rappelleront la colline, et devant un chef-d’œuvre du cinéma, ne verront que les inévitables faux-raccords. De tels malins sont légion aujourd’hui dans la presse et les médias audio-visuels, aussi bien que parmi les experts : ils ressassent la même litanie, le même appel à la lucidité, en disant partout qu’il ne faut pas être dupe, que dans le monde arabe, il ne se passe rien ou pas grand-chose.

La politique, c’est d’abord la parole libre

En croyant faire preuve de lucidité, les adeptes d’une telle clairvoyance deviennent aveugles à l’essence même de la politique. Car s’il n’y a pas grande différence entre une rue striée de portraits du dictateur et une rue pleine de manifestants, si le discours monotone des médias contrôlés et  l’explosion des voix libres sont la même chose, c’est que la chose publique n’existe tout simplement pas.

Car la res publica, le bien commun qui unifie une collectivité et libère un espace de confrontation pacifique, n’est effectivement pas toute-puissante contre les paramètres macro-économiques, les rapports de force internationaux, les mentalités rétrogrades. Mais son existence est vitale pour une démocratie : la liberté de parole et de proposition change tout à la réalité têtue du prix du baril de pétrole.

En niant son importance, en lissant les événements en cours dans le monde arabe depuis le début de l’année 2011, ceux qui « clignent de l’œil » commettent un crime contre l’essence symbolique de l’être humain : c’est dans sa capacité à donner sens à sa place dans une société, dans le pouvoir qu’il a de s’allier à d’autres pour renouveler ce sens, pour se projeter d’une manière autonome, que l’homme est un animal politique, le seul qu’on connaisse.

C’est ce qui explique qu’il y ait des démocraties pauvres et des despotismes riches, c’est ce qui, précisément, explique le soulèvement libyen, dans un pays parmi les plus riches, au sein d’une population parmi les plus opprimées. Cette mentalité « illibérale » pour utiliser un néologisme jadis rendu célèbre par un polémiste américain, est donc irréparablement antipolitque surtout. La politique pour elle, est toujours ailleurs, glissante comme une anguille, jamais là où une parole émerge, où un débat a lieu : dans le complot (c’est Washington, c’est le FMI), dans les chiffres têtus (positivisme des statistiques réduisant l’action humaine à néant), dans l’éternité des vices humains (conservatisme misanthrope : l’homme est mauvais, et rien jamais ne le changera).

Peut-être qu’un des apports les plus importants des révolutions en cours sera de réapprendre l’importance de la parole libre, son efficacité et sa dimension décisive, malgré Washington, le taux de change et la dette publique. Cet apprentissage de la dimension symbolique du politique n’est pas le plus évident. Tiraillé entre une prégnance marxiste mal comprise qui ne jure que par les chiffres et un conservatisme moral jurant que l’homme est l’éternel animal agressif, il nous est difficile de reconnaître cette vérité brute et fragile à la fois : le langage (politique) est le propre de l’homme.

 
Omar Saghi
 
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