On ne saura jamais ce que plusieurs grands intellectuels arabes auraient pensé des révolutions de l’année 2011. Mohammed Arkoun, Mohammed Abde al Jabri, pour ne citer que deux Maghrébins, ont disparu à la veille de ces événements.

Mais un penseur de cette génération, sans anticiper sur ces mouvements, a pour le moins décrit quelques-uns des ressorts de l’autoritarisme arabe, annonçant même le rôle paradoxal que les mouvements islamistes seraient appelés à jouer contre la dictature.

Il s’agit de Hisham Sharabi. Ce Palestinien, mort en 2005, fut le compagnon de route de la plupart des mouvements idéologiques du demi-siècle arabe passé. Réfugié, jeune, au Liban, il fut d’abord le bras droit de Antoun Saada, le dirigeant du Parti Populaire Syrien. Il prit ses distances avec ce mouvement fascisant, se rapprocha des Nassérien, puis des Frères musulmans, enfin des marxistes, avec toujours, bien sûr, avec en ligne de mire la libération de la Palestine.

Ce que Hisham Sharabi comprit très tôt, avant beaucoup de ses contemporains, c’est que derrière la diversité des idéologies et des penchants, un même comportement, une même morale se retrouvaient chez les uns et les autres : nationalistes baasistes ou nassériens, communistes ou frères musulmans, tous avaient en partage le même culte du chef, le même respect de l’autorité, la même admiration pour la force, la même incapacité à démocratiser leurs structures internes.

A la fin des années 1980, Hisham Sharabi écrit un livre très vite controversé, accusé, à tort de culturalisme : Le Néo-patriarcat. La thèse est simple, limpide, percutante : elle se déploie en deux moments. D’abord, la dictature politique, généralisée dans tous les pays arabes, républiques comme monarchies, de gauche comme de droite, n’est que la reprise, l’extension d’un modèle d’éducation familiale. La tyrannie du chef de l’Etat reproduit le despotisme du père de famille. La seconde partie de cette thèse, c’est que ce patriarcat, dans sa dimension familiale comme nationale, n’est pas traditionnel. A la différence de Naguib Mahfouz décrivant dans sa Trilogie le personnage de Abdel-Gawad, horrible dictateur domestique et agréable compagnon de ses amis comme une figure traditionnelle, Sharabi montre comment cette situation est le fruit de la modernité, d’une modernité qu’il appelle distordue, née de la colonisation et de la modernisation sauvage et superficielle.

Dans les systèmes familiaux et politiques traditionnels, en effet, le despotisme existe, mais il est toujours théorique : le pouvoir absolu du sultan, comme celui du père, ne se réalise jamais en pratique, parce qu’il est tempéré, en permanence par des contre-pouvoirs : oulémas et corporations d’artisans, notables et tribus constituent un fort correctif à l’absolutisme théorique. De même, dans une famille, la polygamie, les divorces et remariages, le rôle des oncles et des cousins, interposent entre un père tout-puissant mais lointain et ses enfants et ses femmes, une multitude d’intermédiations.

La modernité, sauvage, distordue, comme l’appelle Sharabi, est passée par là. L’Orient emprunte à l’Occident ses polices secrètes, ses espions, ses prisons, ses armées et ses mises sur écoute, mais pas la liberté d’expression, le parlementarisme et la démocratie partisane. Mais Sharabi continue la démonstration : mêmes les structures familiales ont été perturbées : la famille arabe est devenue monogame et nucléaire, le rôle des oncles et des cousins a diminué, le nombre d’enfants également, les maisons vastes où la parentèle circule ont cédé la place aux appartements de la petite bourgeoisie. Mais l’image paternelle n’a pas changé : de l’Occident, on n’a pris ni la nouvelle vision de l’enfant, ni le rapport entre les hommes et les femmes, ni la culture du dialogue. Ou alors très superficiellement.

Un nouveau rapport social va dès lors s’installer, à partir de l’indépendance, représentatif de ce néo-patriarcat qui va permettre la dictature postcoloniale. La nation sera vue comme une grande famille : avec un père, le chef de l’état, des enfants, le peuple, composé de frères, les citoyens. Ecrasés, réprimés, humiliés en permanence, ces enfants ne se révoltent pas, pourtant, car chacun a la certitude, chaque soir, quand il rentre de son travail, où son patron l’a insulté, de la rue, où un agent de police l’a giflé, du siège de son parti, où le zaïm lui a dit quoi penser, chacun, chez lui, a la certitude qu’il pourra, à son tour, jouer au maître : une femme, des enfants l’attendent, à qui il distribuera à son tour, insultes, gifles et coups de pied.

Le système dictatorial arabe est donc durable : la violence circule, de haut en bas, fluide, sans goulot d’étranglement, sans retournement révolutionnaire. A la différence des ouvriers, qui n’ont rien à perdre, la base de ces états arabes est constituée de petits-fonctionnaires, ce salariat d’Etat timoré, servile et envieux, attaché à de maigres avantages, dont le néo-patriarcat familial. Et il arrive parfois, d’ailleurs, qu’une maigre promotion donne à un fonctionnaire l’occasion d’exercer son sadisme non seulement sur sa famille, mais aussi sur quelques malheureux sous-fifres, secrétaires et portiers, qui à leur tour, trouveront chaque soir de quoi se soulager à la maison.

Ce n’est donc pas dans la corruption économique, dans la rente pétrolière, dans la force brute, que résidait le secret des Ben Ali, des Moubarak et des autres, mais dans l’identification qu’ils offraient, et dans la possibilité morale qu’ils donnaient à chacun d’exercer, à son tour, un peu de violence, un peu de cruauté, un peu de sadisme, à sa mesure.

On dira que le diagnostic de Sharabi est dur. On l’a dit d’ailleurs. On l’a taxé de vision immobile, culturaliste, simplificatrice. En réalité, Sharabi n’est jamais simplificateur. A la fin des années 80, par exemple, il annonce déjà le rôle que les mouvements islamistes joueraient dans une libération éventuelle : les nouvelles générations, politisées contre le socialisme dictatorial et néo-patriarcal, pourraient changer la société. Mais l’auteur ajoutait que le recours à une morale passéiste rendait difficile la possibilité d’échapper au patriarcat. Les années 90 et 2000 confirmèrent quelque part son diagnostic : les soulèvements les plus sérieux furent le fait des islamistes, et partout, ce fut des partis et des régimes gauchisants, n’ayant à la bouche que les mots de démocratie et d’égalité qui sévirent, sans état d’âme, bestialement.

Les révolutions de 2011 ont été faites par de jeunes gens, des célibataires, des chômeurs… Situés au bas de l’échelle de domination, ils n’avaient pas de famille : donc ni femmes ni enfants à insulter ; et pas de poste salarié, donc ni portier ni citoyen à torturer moralement. Le contrat social despotique arabe a donc implosé.

Reste, aujourd’hui, à voir si l’erreur néopatriarcale ne se reproduira pas. Deux facteurs en particuliers sont à surveiller : la participation des femmes, et celles des plus jeunes, dans la vie politique qui débute. Car pendant les dernières décennies, ce sont les femmes et les jeunes qui servirent de variable d’ajustement du contrat despotique, ce sont les femmes et les enfants qui payaient, dans le privé, le prix de la répression publique.

Omar Saghi

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