Un biographe du général Henri Gouraud rapporte sa rencontre avec Mustapha Kemal, au début des années vingt. Le généralissime anatolien le garda près de lui des heures, lui expliquant, forces documents à l’appui, que les Français et les Turcs descendaient d’une même tribu centre-asiatique.  Gouraud gérait à l’époque les mandats français au Proche-Orient. Il venait de créer la République libanaise, de chasser Fayçal de Damas, et cherchait, hésitant, la bonne formule pour le Levant. Quelques années auparavant, il fut le bras droit de Hubert Lyautey au Maroc, il commanda Fès et sa région, puis remplaça Lyautey comme résident général à Rabat, les quelques mois que ce dernier passa à Paris comme ministre de la guerre, au début de l’année 1917. Sans doute rapporta-t-il à son mentor et ami Lyautey son entretien avec Atatürk, et sans doute Lyautey fut aussi interloqué que son ami par les élucubrations historiques du Ghazi. Mais entre Lyautey et Atatürk, il y a un lien, une espèce de symétrie qui intéresse le Maroc au premier chef, et dont l’analyse, même superficielle, aiderait à comprendre la suite de l’histoire de l’empire chérifien.

Lyautey contre Clemenceau, le fossoyeur d’empires

Lyautey et Clemenceau furent de farouches ennemis. Sur plusieurs points, le tigre républicain et l’officier royaliste ne s’entendaient pas. En particulier, Lyautey ne pardonna jamais – il fut, en la matière, visionnaire – la manière dont Clemenceau régla l’après-guerre, en 1918-1919. A sa sœur Blanche, Lyautey écrit : « Sa haine jacobine des trônes l’emporte et lui a fait faire la pire faute, l’insulte gratuite à l’empereur d’Autriche sur qui il fallait reconstruire notre point d’appui européen ». A un autre correspondant, il élargit la charge : « Voyez Russie, Hongrie, Bohême, Turquie, et tout le reste. L’Entente ne se manifeste que pour empêcher partout toute tentative de restauration d’un ordre rationnel ».  L’erreur de Clemenceau est connue, les effets de la destruction de l’Empire des Habsbourg, jointe à celle de la Russie des Tsars, la balkanisation de l’Europe centrale, la montée des fascismes, cet enchaînement est bien décrit par les historiens, surtout lorsque les années 1930 puis la Seconde Guerre mondiale confirmèrent les prophéties du maréchal Lyautey.

Mais à propos du Moyen-Orient, cet enchaînement, enclenché lors du Traité de Versailles, n’est pas souligné. En charcutant l’empire ottoman, les vainqueurs – la France et l’Angleterre surtout – inaugurent le long siècle tragique du nationalisme arabe. Lyautey est conscient, dès ce moment-là, des effets néfastes de ce démantèlement.  Non seulement il s’oppose à cette politique de « super-Balkans qui vont s’installer dans l’Europe centrale », mais il essaie même de convaincre le Quai d’Orsay de faire de l’empire chérifien un interlocuteur de la Conférence de paix qui s’ouvre à Versailles, et un futur Etat associé au concert des Nations qui doit en émerger. Tentative écartée, comme celle de T.E. Lawrence pour imposer les Hachémites comme interlocuteurs.

Restaurer l’empire chérifien

Mais Hubert Lyautey, alors même que la Première Guerre mondiale, terminée en novembre 1918 sur le front ouest, se poursuivait sous forme de guerre civile en Russie, et de guerre d’indépendance en Turquie, s’engagea dans une politique, déjà commencée en 1912 par plusieurs traits, opposée à celle de Kemal Atatürk. Ce dernier, retenant les conséquences logiques de la défaite et du démantèlement de l’empire ottoman, alla au bout du mécanisme : il supprima l’empire (politique, en 1922) puis le califat (religieux, en 1924), et ouvrit, pour l’ensemble de la méditerranée sunnite, un siècle de quête identitaire et de conflits idéologiques.

Le maréchal Lyautey, par contre, décida de conserver le califat d’Occident. Au moment même où le dernier calife, Abdul-Mejid II, était démis, par petits bouts, de ses prérogatives, avant l’exil inévitable, et pendant que l’empire ottoman se muait, dans la violence des parturitions, en plusieurs républiques orientales, Lyautey conserva et restaura l’empire chérifien, ses rituels et ses prérogatives religieuses.

Ce synchronisme ne fut jamais noté : la suppression du califat ottoman par Atatürk est contemporaine de la restauration du califat chérifien par Lyautey. On laissera aux historiens le soin d’en décrire les ressorts. Les hommes politiques, par contre, devront méditer, à l’aune d’un siècle arabe difficile, les effets de ces deux choix opposés.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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