Il est inutile de considérer la Syrie, telle que définie par des frontières internationalement reconnues : en ces périodes de crise, les découpages institutionnels s’estompent face à des réalités beaucoup plus anciennes et profondes.

Les risques de propagation du conflit vers le Liban voisin obligent à considérer une situation régionale plus large. Car la Grande Syrie, rêvée par Assad, à défaut d’exister dans les périodes de paix, existe, incontestablement, dans les périodes de guerre. L’ensemble composé par quatre ou cinq pays, la Syrie proprement dite, le Liban, la Jordanie, Israël et les territoires occupés, constituent un groupe systémique, et la révolution syrienne risque de n’être qu’un épicentre à de futurs bouleversements.

 Comprendre ces interdépendances, c’est revenir aux années 1920. La France et l’Angleterre héritent de ce morceau de l’empire ottoman, qu’on appelait le Levant, le Proche-Orient, le croissant fertile ou encore en arabe le Bilad a-cham. En quelques années, cette vaste province est littéralement charcutée : la façade maritime devient le Liban et le foyer juif, qui se transformera en Etat vingt ans plus tard, le sud désertique la Transjordanie, plus tard la Jordanie, un morceau, au nord, le Sandjak d’Alexandrette, est donnée à la jeune république turque contre sa promesse de neutralité dans les années 1930, et le reste devient la Syrie, la petite Syrie tant décriée par les nationalistes. On pensa même prolonger la balkanisation : le projet de fédération syrienne créa de petits états (druze, alaouite, de Damas et d’Alep) au sein d’une fédération plus large, mais la formule fut abandonnée.

On dira, à juste titre, que diviser pour régner n’est pas qu’une formule. Mais en réalité, la responsabilité franco-britannique dans ce cafouillage, indéniable, est limitée, néanmoins. Il aura été impossible de découper l’Egypte, et très difficile et irrationnel de diviser l’Irak. Mais l’ensemble grand-syrien par contre semble appeler depuis toujours à ce genre de morcellement.

Pour une fois, l’explication banalement géographique n’est pas fausse. En Egypte, en Irak, pour vivre, il faut dompter des fleuves puissants, diriger une administration forte, coordonner le travail de millions de paysans. L’irrigation en est à ce prix. D’où les Etats, forts, puissants, autoritaires, ou la famine.

En Syrie, par contre, il n’y a pas un grand fleuve sillonnant le désert, mais une multitude de petits terroirs, des rivières et des massifs montagneux, des plaines enclavées et des criques maritimes. Bref, au Levant, on peut vivre entre soi, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres. C’est ce qui explique, depuis des milliers d’années, la multitude de petits royaumes, de petites unités étatiques brillantes et faibles, parfois en guerre les unes contre les autres, et toujours échangeant, commerçant, négociant, magouillant des alliances et des contre-alliances.

Un détail ne trompe pas : en Egypte, le Caire écrase les autres villes de son poids, et pas un secteur de la vie sociale, la culture comme l’administration, l’industrie comme la politique, ne lui échappe. En Irak, en Arabie saoudite, Bagdad, Riyad, ont fini par s’imposer, définitivement, contre les cités périphériques. Mais au Proche-Orient ? Damas est à peine plus grande qu’Alep, et que dire de Beyrouth, de Jérusalem, de Tel-Aviv ou d’Amman ? Pas une ville qui ne prétende à la suprématie, pas une ville qui n’ait un argument en sa faveur : l’histoire, le patrimoine, un parlement ou un port, une mosquée ou des banques.

Ce foisonnement urbain, les historiens le savent bien, est toujours signe d’absence d’unité politique. La Grande Syrie, comme l’Italie ou l’Allemagne au Moyen-Âge, n’est pas une région de centralisation autoritaire, mais de concurrence entre des petits centres urbains, actifs, commerçants, bourgeois. Le résultat politique ne s’est jamais fait attendre : la richesse culturelle s’accompagne d’une faiblesse politique permanente. Et seule une intervention étrangère rétablit l’équilibre : le rôle que jouait Istanbul durant l’empire ottoman, le rôle que jouèrent Paris et Londres durant la période coloniale, on a cru, pendant quelques décennies, c’est-à-dire en définitive pendant un très court moment, qu’on pouvait s’en passer.

Aujourd’hui, de nouveau, les empires étrangers se bousculent en Syrie et au Liban, pour remplir un vide de puissance : l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, demain l’Egypte, cherchent à jouer le rôle que les Ottomans jouèrent au Levant pendant quatre siècle : équilibrer une mosaïque de petites puissances.

L’ensemble syrien (Liban, Israël et Palestine compris), joue en Orient le rôle que l’Europe lotharingienne joua en Occident : un ensemble constitué par le Benelux, l’Alsace-Lorraine, la Suisse, l’Italie, faible politiquement, riche culturellement, disputé par les grandes puissances impériales : la France, l’Allemagne, l’Autriche… En Europe, seule la solution unitaire mit fin à ce désordre, en transformant le cœur faible de l’Europe en centre politique. Bruxelles, Strasbourg, le Luxembourg, sont aujourd’hui les capitales politiques de l’Europe fédérale, alors qu’ils furent durant des siècles, des frontières et des zones de guerre.

Une solution de ce type sera la bienvenue en Orient : peut-être que Beyrouth, Damas, Jérusalem et Alep, seront, demain, les capitales culturelles et politiques d’un monde arabe réunifiée par la démocratie. Mais en attendant, il faut se préparer malheureusement à des heures sombres.

A la différence de la Tunisie, de l’Egypte, ou même de la Libye, en Syrie et au Liban, la révolution démocratique va probablement déboucher sur des enjeux géopolitiques et humains beaucoup trop graves pour être simplement résolus par une assemblée constituante.

Omar Saghi

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