Le pape Benoît XVI sera au Liban, ces samedi et dimanche 15 et 16 septembre.

Après Paul VI en 1964, après Jean-Paul II en 1997, il poursuit une tradition bien ancrée, mais dans un contexte particulier, différent de celui de son précédent voyage au Moyen Orient, en 2009 : la région est prise dans un tourbillon paradoxal de démocratisation et de guerre civile ; la situation des chrétiens y est particulièrement difficile, dans l’étau d’une contradiction : plus les pays se libéralisent, et plus le destin des minorités est remis en cause.

Quelques repères statistiques, mêmes grossiers, permettront de mieux saisir ce paradoxe.

Vers l’an 1000, c’est-à-dire presque 4 siècles après la conquête musulmane, on estime à 90% le nombre de chrétiens en Orient. Les musulmans ne sont qu’une très faible minorité, mais concentrée dans les villes, monopolisant les lettres et les sciences, le pouvoir et l’armée, d’où cette illusion optique qui fait croire qu’une société de princes musulmans, magnifiés par des poètes musulmans, conseillés par des savants musulmans, est une société démographiquement musulmane. Al Mutanabi, Seif a-Dawla al Hamadani ou Kafur al Ikhchidi ne voient pas, ne pensent pas à la masse de paysans et d’artisans chrétiens qui les entourent, ils ne sont qu’une faible écume vaniteuse mais puissante  flottant au-dessus d’un océan chrétien. Parfois, au détour d’un conte des Mille et une Nuits ou dans une chronique historique, pointe un commerçant, un ministre ou un voleur chrétien, et on croit que ce sont des minoritaires. En réalité, ils ne sont minoritaires que dans la littérature des puissants.

Ce n’est qu’aux lendemains des Croisades, vers 1300, que le nombre des musulmans dépasse, pour la première fois, celui des chrétiens.

Et après la chute de l’empire ottoman, dans les années 1920, on estime encore à un quart de la population totale le nombre de chrétiens en Syrie, en Irak, en Palestine.

Aujourd’hui, hormis le Liban, ils ne sont plus qu’entre quelques unités et 10%.

Que s’est-il donc passé pour que se produise une telle hémorragie, mais étalée sur mille ans ?

On pourra avancer l’argument suivant : l’islam, dans sa grandeur, était tolérant. Disons le tout de suite : cet argument est faux, inutile et vain. Le sentimentalisme qui veut que l’islam passé soit tolérant et l’islam actuel intolérant ne rend justice ni aux musulmans d’aujourd’hui ni à ceux d’hier : il surestime grandement le passé et empêche de mieux comprendre le présent.

Certes, après les croisades, le regard porté sur les chrétiens en Orient aurait pu changer, mais en réalité, les chrétiens arabes ne collaborèrent pas plus avec les croisés occidentaux, que leurs compatriotes musulmans. Il y a eu quelques exceptions : les Maronites, par exemple, mais ils ne furent pas plus félons que les princes turcs de Damas ou les Fatimides du Caire qui négocièrent des redditions.

La réponse est ailleurs, dans l’opposition entre deux visions de la politique.

Pour le droit public sunnite, un pays est musulman quand le pouvoir est musulman, c’est-à-dire quand l’ordre, l’urbanisme, l’armée, le temps, l’espace, sont gérés selon des normes islamiques. Les considérations statistiques lui sont absolument étrangères. Qu’importe, si le prince est musulman, que la population soit à 10%, à 30% ou à 100% musulmane ? Dites à un calife abbasside que son empire n’est pas musulman parce que la moitié de la population ne l’est pas, et il aurait ri de cette absurdité.

On voit sans doute pourquoi la modernité va être porteuse, dans les sociétés multiconfessionnelles, de dangers et de menaces de nettoyage communautaires.

La modernité politique ne jure que par le nombre et la statistique. On dénombre la population pour la nourrir, la soigner mais aussi pour l’imposer et la taxer, pour l’envoyer se battre dans des armées nationales, pour la mettre au travail dans les usines. Plus tard aussi, on la dénombre pour qu’elle aille voter.

Et brusquement, on découvre que 10%, 20% ou 90% de tel ou tel groupe ou appartenance, cela est important, cela est décisif.

Or, à force de s’entendre dire que la tolérance et la démocratie vont ensemble, on a fini par oublier cette tristesse vérité. Par oublier que la France a expulsé ses protestants, comme l’Espagne a expulsé ses musulmans, et que le sort des Juifs en Russie et en Europe central fut effroyable, que ces charniers, ces carnages, sont les sous-sols, les fondements secrets et honteux des démocraties occidentales.

Au Moyen-Orient, à chaque poussée démocratique, dans les années 50 avec la chute des monarchies pro-occidentales, dans les années 70 avec la montée des classes moyennes, et maintenant avec la chute des dictatures militaires, le sort des minorités devient de plus en plus difficile, à mesure que la loi du nombre s’impose.

Moins les pays arabes sont islamiques, et plus ils réclament des majorités musulmanes, moins nous sommes musulmans dans notre vision du monde, et plus nous voulons des majorités de musulmans. Plus nous croyons dans le bulletin de vote, dans le comptage des voix, dans les pourcentages démocratiques, et moins nous supportons l’existence de minorités importantes. Ce ne sont ni l’archaïsme ni l’obscurantisme ni je ne sais quel Moyen-âge de pacotille qui produisent les génocides et les massacres intercommunautaires, mais la massification de la politique.

Benoit XVI est trop fin connaisseur de la modernité pour ne pas percevoir ce paradoxe. Peut-être qu’une solution inédite, un fédéralisme communautaire, par exemple, qui puisse renouer avec la tradition ottomane, sauvera ce qui reste d’un Moyen-Orient complexe et riche de sa complexité, aujourd’hui menacé par sa nécessaire modernisation politique. 

Omar Saghi

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