Il y a quelques jours de cela, deux événements se sont produits quasi-simultanément. Bien que très différents, apparemment, ils disent beaucoup de la crise des démocraties européennes.

Le premier s’est passé à Barcelone, il a concerné plus d’un million de personne. Le 11 septembre dernier, une manifestation gigantesque a réclamé l’indépendance de la Catalogne. Le second est une espèce de fait divers médiatico-politique : le milliardaire français Bernard Arnault, qui pèse plus de 40 milliards d’euros, se fera naturaliser belge. Le lien entre ces deux événements, disproportionnés par le nombre de personnes concernées, par les enjeux soulevés, par les domaines abordés, est pourtant solide. Il concerne la fragilisation du pacte socio-politique européen.

Reprenons :

En Catalogne, si la revendication indépendantiste a eu tant de succès, si la sécession unilatérale semble même à l’ordre du jour, inquiétant Madrid et toute l’Europe, ce n’est pas seulement à cause de l’engagement déjà ancien des nationalistes catalans. Car les raisons émotionnelles ont en l’occurrence peu à voir avec la mobilisation de masse. C’est la crise économique, et elle seule, qui a jeté autant de monde dans les rues de Barcelone. La fiscalité, dans cette affaire, est centrale : Les citoyens de la région indépendantiste ne veulent plus payer pour l’ensemble de l’Espagne. Ainsi la crise économique, en mettant en jeu la solidarité financière, révèle combien est fragile l’unité nationale.

En France, l’affaire Arnault est d’un autre ressort, mais les fondements sont les mêmes. Pourquoi un riche, un richissime homme d’affaire devra-t-il payer encore plus pour les classes moyennes et populaires, dans un pays en train de s’appauvrir ? Jusqu’à quel point un riche est-il solidaire d’un compatriote pauvre ou appauvri ?

Ces deux affaires montrent l’étendue du problème : l’unité sociale, entre différentes classes d’une même collectivité, l’unité nationale, entre différentes régions d’une même nation, trouvent leur limite dans un problème de seuil fiscal.

La crise économique, comme le tremblement de terre, a toujours cet effet : elle révèle, derrière la façade avenante des bâtiments, les fondements de la construction, les piliers et les dalles. En Europe, elles sont minées.

Comparons, en effet, l’Europe occidentale en crise à d’autres zones du monde. Aux Etats-Unis, la riche Californie ne réclame pas l’indépendance, et rares sont les milliardaires qui veulent prendre la nationalité canadienne ou mexicaine. En Chine, des riches, de plus en plus nombreux, voisinent avec, des centaines de millions de leurs compatriotes pauvres, sans pour autant ressentir le besoin de se réclamer d’une autre nation, d’un autre pays. Dans le monde musulman, un milliardaire Koweïtien se sent appartenir au même ensemble culturel qu’un misérable Somalien, ils ont souvent le même avis sur, disons, la Palestine, les films islamophobes et l’intervention américaine en Afghanistan, et aucun ne manifeste pour rappeler qu’il n’est pas du même bord que l’autre.

C’est que l’unité collective, le ciment qui lie le riche et le pauvre, la région prospère et la région en faillite, n’est pas touché par la crise économique, dans ces ensembles : aux Etats-Unis, c’est d’abord la fidélité à la constitution et aux valeurs du marché qui font l’américanité, en Chine, le nationalisme et la fierté d’appartenir à l’une des plus vieilles civilisations du monde, et en islam, la foi et le sens de la communauté transnationale.

Or, en Europe, ces différentes attaches ont été, systématiquement, et volontairement, défaites, depuis 1945. Le nationalisme, la religion, l’orgueil culturel, sont sortis définitivement vaincus après l’expérience fasciste. Quant au marché, la peur du communisme a imposé de le réglementer.

Aussi, c’est autour d’un autre pilier que s’est faite l’unité des nations européennes après la guerre. Ce pilier, mis à mal par la crise de 1973, est aujourd’hui sérieusement ébranlé.

Ce pilier, c’est ce que les manifestants catalans appellent le pacte fiscal, qu’ils veulent réviser, c’est ce que le milliardaire Bernard Arnault semble fuir…

L’idée des pères de l’Europe fédérale, puisant dans l’humanisme du XIX° siècle, est relativement simple et lumineuse : au lieu d’unifier les gens autour de la haine du voisin, autour de la glorification de la nation, autour de la fierté raciale ou de la xénophobie religieuse, on va les unifier autour de la justice socio-économique. Je suis français, je suis espagnol ou italien, parce que je paie des impôts, beaucoup d’impôts, mais aussi parce que, en cas de maladie, de vieillesse, de chômage, ou de tout autre handicaps durable ou passager, naturel ou accidentel, je recevrai des aides, beaucoup d’aides, qui me permettront de continuer de participer à ce vivre-ensemble qui, dans l’idéal, peut rassembler des Catalans et des Castillans, des juifs et des chrétiens, des Allemands et des Français, bref qui peut cicatriser les blessures historiques de l’Europe.

Ce pacte social européen, la crise est en train de le remettre en cause. Et on peut voir en quoi cette crise, qui n’est qu’économique en Chine ou aux Etats-Unis, peut par contre être politique, terriblement politique, en Europe. On peut voir aussi en quoi une réponse purement technique, financière et fiscale en Europe, ne suffira pas, à la différence des Etats-Unis ou de la Chine.

Si ce pacte fiscal ne fonctionne plus, si les Européens n’y croient plus, il est chimérique de s’attendre à un simple passage à une société libérale, inégalitaire et concurrentielle, dans le vieux continent. L’égoïsme financier a toujours besoin d’une justification extra-économique : un milliardaire chinois ou russe peuvent vivre à côté d’un crève-la faim sans problème, les deux sont fiers de la grandeur de la Chine, de la puissance retrouvée de la Russie.  Un prince saoudien appelle un misérable Bangladeshi mon frère, une fraternité religieuse qui cohabite avec les inégalités sociales les plus criantes.

Mais un riche Catalan et un pauvre Andalou, mais un riche Milanais et un pauvre Sicilien, mais un riche Allemand et un pauvre Grec ? En quoi sont-ils frères ? La religion, la race, la nationalité ? Toutes ces choses que l’Europe post-1945 n’a cessé de pourchasser, il a fallu les remplacer par la justice fiscale.

Aujourd’hui que le niveau des eaux fiscales baisse, les fonds sous-marins de l’Europe réapparaissent : des vieilles questions, des vieux contentieux, quasi-médiévaux, refont jour.

L’Europe a fait un rêve : en finir avec l’histoire, avec la guerre et la passion criminelle, par la prospérité économique et la justice sociale. Il est donc logique, qu’à chaque crise économique, et à la différence des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine, la menace fasciste refasse jour.

Omar Saghi

 

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