Les malheureux événements qui ont suivis la diffusion d’extraits de films sur la vie du prophète ont été l’occasion d’un déchainement, tout aussi malheureux, de considérations philosophiques sur l’arriération de la théologie musulmane, sur les incompatibilités entre le dogme musulman et la modernité, etc.

Ce type d’analyse, de haute tenue théologique, est devenu habituel dans les médias occidentaux à chaque passage à l’acte fait au nom de l’islam. Le 11 septembre, les manifestations anti-américaines, les attentats de Londres ou de Madrid, sont systématiquement assimilés à des actions théoriques, et on demande, à côté des policiers, l’expertise des philosophes.

Sans doute, cette réaction est en partie logique. Après tout, plusieurs communiqués de groupes terroristes ou de leaders anti-occidentaux s’appuient sur des textes coraniques, ou des hadiths. Bref, y répondre par des considérations théologiques et philosophiques semble cohérent, selon la démarche typique des Lumières : face à l’obscurantisme ignare, il faut savoir répondre par l’analyse et la pédagogie, en espérant qu’un jour, ces masses irrationnelles finiront par se convertir à la raison.

S’attaquer à une ambassade est un acte politique

Quelque chose pourtant dérange dans ces histoires. En particuliers, la dernière, concernant le film anti-islam.

Les masses qui ont défilés dans les rues, depuis le Maghreb jusqu’au Pacifique n’ont pas manifesté devant des églises ou des synagogues, elles n’ont pas brûlé des évangiles, elles n’ont pas lynché des prêtres ou des pasteurs. Parmi l’ensemble des protestations très rares furent les attaques anti-chrétiennes.

Par contre, les drapeaux américains furent brûlé à foisons, et on défila  devant les ambassades américaines, on lyncha des diplomates américains…

Les masses en colère sont certainement irrationnelles, mais quand même. On ne choisit pas une cible impunément. S’attaquer au symbole de la souveraineté nationale américaine a un sens, surtout quand le choix  est unanime.

On peut donc dire que ces soulèvements, ces émeutes, sont tout sauf religieux ou théologiques. La seule théologie qu’il y a dans cette histoire, se retrouve, un peu et mal, dans le film. Tout le reste est purement profane.

Un nationalisme religieux?

Appliquons donc une symétrie basique, en espérant par-là comprendre les motivations des millions, des dizaines de millions de personnes dans le monde. On s’attaque à l’équivalent, chez l’ennemi, de ce qui a été touché en soi. Le prophète de l’islam est, inconsciemment, devenu le drapeau des musulmans. En effet, là où les Américains, les Chinois ou les Russes sont extrêmement chatouilleux sur leur honneur national, au point de déclencher une guerre si on s’attaque à un de leur diplomate, si on insulte leur symbole national, si on outrage leur drapeau, les musulmans par contre, dans les différents pays, sont pour le moins indifférents à ce genre de choses. Brûlez un drapeau égyptien, pakistanais ou saoudien, vous aurez sans doute des problèmes, mais soyez en sûr, vous ne provoqueriez pas d’émeutes.

C’est que les pays musulmans, leur grande majorité, ont échoué, depuis deux siècle, à constituer des nationalismes libéraux et citoyens valables.

Au plus profond de leur conscience, de leur émotivité, de leur identité, les Maliens, les Tunisiens, les Indonésiens, les Pakistanais, n’ont pas confiance dans leur Etat, dans leur drapeau, dans leur nation, pas au point de leur confier leur identité, leur honneur, leur personnalité. Dans leurs tréfonds, les musulmans ont l’impression que leurs Etats sont passagers, fragiles, versatiles. Qu’ils les lâcheront à la moindre occasion, au moindre prétexte.

Or un Etat moderne, ce n’est pas seulement l’Etat qui nourrit, éduque ou représente à l’étranger. C’est aussi l’entité qui a récupéré, de la tribu, de la religion, de la famille même, les attributs de l’identité personnelle. L’Islam continue à monopoliser des fonctions qui ont été transférées, depuis longtemps, à l’Etat dans d’autres zones géographiques.

Avant d’être théologique, la réaction des masses musulmanes est nationaliste, du type le plus classique, à la fois stupide et cohérente, tout comme les masses chinoises réagiraient face à une agression japonaise, ou les masses américaines ont réagi après le 11 septembre, en appuyant la guerre expiatoire contre l’Irak.

Avant de s’occuper de réforme de l’islam, de critique du texte, de lecture et d’ijtihad, il faudrait peut-être se confronter à cette simple donnée. Aujourd’hui dans le monde musulman, il arrive que des citoyens brûlent le drapeau de leur propres pays, dans leur propre capitale ; il arrive que les neuf dixième de la population souhaite changer de nationalité ; il est courant de se moquer, d’insulter, d’ironiser sur son  pays… l’humour, la critique, l’esprit de paradoxe vont bien, très bien chez les musulmans… cet esprit critique s’applique à tout, et surtout à l’Etat. Un seul domaine lui échappe, la religion, et cela, dans la mesure même où la religion semble être le seul socle, le dernier recours inentamé.

Les dirigeants arabes et musulmans, du moins ceux d’avant 2011, le savent très bien : chez eux tout est négociable, vendable, corruptible.  Le citoyen n’est sûr d’aucun droit, d’aucune sécurité physique ou mentale. Les portes et les fenêtres sont grandes ouvertes face aux importations, aux investissements et aux bombardements. Une seule chose y échappe : la religion.

Tant que le monde musulman manquera d’Etats forts, c’est-à-dire souverains, prêts à défendre leur biens publics, leurs terres et leurs citoyens, ou qu’un droit universel strict et fort, applicable partout, pourra protéger tout être humain des exécutions extra-judiciaires, des détentions extra-légales, les masses musulmanes continueront à faire du prophète leur drapeau, et les intellectuels occidentaux continueront, d’attendre une réforme théologique.

  Omar Saghi

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