Il y a, fondamentalement, deux types de partis politiques et de système représentatif.

Il y a ceux qui pensent que, depuis la base jusqu’au sommet, depuis le moindre électeur jusqu’au chef de gouvernement, il y a un chemin linéaire : le même peuple, le même langage, la même culture. Me chef élu doit parler le même langage, manger la même nourriture, ressembler physiquement au peuple qui l’a élu. Cette conception est celle des démocraties rousseauistes, nées de la révolution française ; elle débouche sur le meilleure : l’ouverture de la scène politique à tous, la participation politique élargie, l’ascension sociale sans frein ; et elle débouche sur le pire : le populisme le plus violent, et parfois les dictatures sanglantes ; Staline, comme Saddam Hussein, comme Fidel Castro, n’ont cessé de le rappeler : ils ressemblent, culturellement, physiquement, socialement, au moindre paysan russe, irakien ou cubain, ils sont le peuple.

Et puis il y a le second type de parti et de démocratie représentative. Ce type conçoit la politique comme un monopole, une spécialité, aux mains d’un groupe sociale, l’élite – qu’elle soit technocratique, ou sociale. Un gouffre sépare cette élite du peuple.

Le peuple vote, régulièrement, tous les quatre ou cinq ans. Le peuple choisit, parmi les grandes familles concurrentes, celle qu’il estime la plus apte à gouverner. La démocratie, dans cette conception, ne signifie pas la participation de tous aux affaires publiques, mais le pouvoir qu’ils ont de choisir entre quelques-uns, de faire tourner le manège des élites. Cette conception, on la retrouve dans de vieilles démocraties, d’inspiration anglo-saxonne : en Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, il est peu probable qu’un fils du peuple devienne premier ministre ou président. Car il faut pour cela tant de liens, tant de réseaux, que seule une poignée de grandes familles est en lice pour cette course. Le peuple se contente de voter pour l’une ou l’autre. Un gouffre le sépare de la scène politique. Certes, parfois, quelques méritants, quelques boursiers de la politiques, de braves enfants du peuple, réussissent à entrer dans ce club fermé. Mais ils devront garder la tête basse, et échanger le sang neuf qu’ils apportent aux élites contre la tolérance que celles-ci leur vouent, en les adoubant, en les mariant, en les accueillant parmi elles.

 Faut-il que le chef ressemble à sa base?

Il y a une dizaine de jours, l’Istiqlal, vénérable parti marocain, plus vieux que le PS ou l’UMP français, plus vieux que la plupart des partis arabes, a élu un nouveau secrétaire général. L’élection fut serrée, elle opposa Hamid Chabat, un ancien militant syndicaliste, et Abdelwahad el Fassi, un médecin réputé, fils du fondateur du parti Allal el Fassi.

Voilà un exercice d’école, à proposer aux étudiants en sciences politiques : la confrontation entre, non pas seulement deux personnalités, l’une populiste, controversée, l’autre tout en rondeurs et diplomatie, mais entre deux conceptions métaphysique de la politique.

Faut-il que le chef d’un parti, et à terme un possible chef de gouvernement, soit comme le peuple qui élit le gouvernement : qu’il parle comme lui, qu’il mange comme lui, qu’il s’habille comme lui ? Qu’il ait fait les mêmes études, ou les mêmes non-études comme lui ? Qu’il porte la même moustache, comme lui ?  

Ou bien faut-il que le chef du parti, que le possible chef de gouvernement soit justement très différent de ceux qui votent pour lui : qu’il ait fait des études très poussées, que jamais le peuple ne pourra faire dans sa majorité ? Qu’il soit le descendant d’une très vieille famille ? Qu’il parle d’une certaine manière, s’habille d’une certaine manière, sourit et rie d’une certaine manière, qui ne cessent de rappeler qu’entre lui et ses électeur un fossé qu’on ne peut enjamber existe ?

On dira : pourquoi le peuple votera pour des gens qui ne lui ressemblent pas ? Or, justement, dans les plus vieilles démocraties du monde, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, globalement le peuple vote pour des gens qui ne lui ressemblent pas. On estime qu’il faut envoyer à Washington, au Congrès, au Sénat, à la Maison Blanche, des gens qui ont fait de grandes études, comme n’ont font pas les Américains, des gens qui sont beaucoup plus riches que la majorité des Américains, des gens qui souvent parlent des langues étrangères, connaissent des pays étrangers, à la différence de l’écrasante majorité des Américains. Mais cette majorité estime que telle est le prix de la démocratie impériale : il faut, pour gérer le pays, des spécialistes de la grande politique.

Mais  à côté de cette conception, qui dresse une barrière entre l’élite politique et les électeurs, la révolution française en a introduit une autre : le peuple vote et porte au pouvoir un morceau de lui-même, un miroir de lui-même, avec tous les dangers populistes que cela porte.

Vers la fin du multipartisme notabiliaire au Marocain

Le Maroc, à la différence des autres pays arabes, n’a jamais complétement accepté cette conception française et rousseauiste de la politique. Cela a eu des avantages : d’éviter le populisme qui conduit à l’installation de régimes dictatoriaux, mais cela a aussi des inconvénients, comme de détourner les gens de la politique, qu’on finit par considérer comme une affaire de fils de bonnes familles.

Il n’est peut-être pas étrange que ce soit justement le plus vieux parti marocain qui subisse en ce moment sa révolution conceptuelle : les militants politiques, les adhérents, les sympathisants, ne veulent plus, même dans le plus vieux, le plus aristocratique, le plus patricien des partis marocains, qu’un gouffre sépare l’estrade politique des gradins où le peuple assiste au spectacle. 

Ceux qui disent que l’élection du nouveau secrétaire général de l’Istiqlal est la continuation du printemps arabe, ne se trompent pas : pour le meilleur et pour le pire, le multipartisme marocain, qui était, toute tendance confondu, un multipartisme notabiliaire et de délégation, est en train de devenir un multipartisme de participation directe.

Que ce soit justement le parti marocain le plus patricien qui ait connu cette transformation interne est un signal fort à destination des autres : car aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce n’est pas seulement dans les partis bourgeois et conservateurs qu’une ligne de démarcation sépare les dirigeants de « bonne famille » des militants de la base. Beaucoup de partis dit de gauche connaissent cette emprise familiale, et beaucoup doivent sentir aujourd’hui les secousses du tremblement de terre dont l’épicentre eut lieu à Bouznika, le 23 septembre dernier.

Omar Saghi

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