Dans son roman Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq convoque, au détour d’un épisode, deux personnages très accessoires, les deux frères d’Annabelle, elle-même personnage secondaire. On apprend, dans deux occurrences, rapidement, incidemment, que l’un, salarié chez L’Oréal, est devenu directeur marketing, muté à New York, et que l’autre, patron d’une PME spécialisée en optique, noie la crise dans l’alcool et le vote FN. Quant à Annabelle, elle a quitté le privé pour devenir bibliothécaire municipale.

Ces quelques touches ne sont pas de simples effets de réels, mais de profondes descriptions sociologiques, en réalité. Dès la fin des années 90, ce romancier a vu ce que les sociologues constatent depuis des années. Une fluctuation quasi brownienne, aléatoire, des parcours de vie dans les classes moyennes : dans une même famille, dans une même promotion d’une même école, il suffit d’une décision, d’un accident, d’un choix ou d’une négligence pour diverger. Cette réalité est nouvelle, elle est pour l’instant plutôt spécifique à l’Occident, et elle est lourde de conséquences politiques.

Revenons au roman. Annabelle et ses deux frères sont des baby-boomers, nés dans les années cinquante. Leurs parents font partie des classes moyennes occidentales, ils ont connu la guerre, le rationnement, les difficultés de l’après-guerre, puis le miracle économique. Ils font désormais partie de cette réalité nouvelle, les classes moyennes. Economiquement, culturellement, politiquement, la majorité des populations occidentales convergent, dans les années 50 et 60 vers une moyenne unifiée, homogène, prévisible. Ils pensent, et tout porte à le croire, que leurs enfants suivront cette même pente vertueuse et ascendante. Les parents ont fait des études secondaires vite interrompues par la guerre, la crise économiques, les soubresauts de la libération. Leurs enfants seront diplômés du supérieur. Comme eux, ils seront salariés du public, voire, c’est une nouveauté mais qui n’inquiète pas tant que ça, du privé, de ces grands conglomérats du privé, aussi puissants, aussi stables, aussi respectueux des droits du salarié, que le public. Comme eux ils seront propriétaires.

Or dès la fin des années 90, Michel Houellebecq l’a donc senti et anticipé, les choses tournent court. Non pas que toute la classe moyenne se soit effondrée. Ça, on l’aurait su. Où que toute entière, elle se soit subitement réveillée millionnaire, quoique certains aient cru la chose possible dans le tourbillon de la Net économie.

Non il s’est passé quelque chose de plus subtile à détecter. Des failles, des lignes de fuite, commencent à fissurer la compacité des classes moyennes, et cela, à l’intérieur même des familles. C’est là que le regard romanesque aiguisé a vu juste.

Car habituellement, les mouvements sociaux de grande ampleur touchent des groupes entiers. Les réussites comme les catastrophes individuelles, si elles intéressent le cinéma et le roman, sont en réalité extrêmement rares etconcernent surtout les marges, de très pauvres orphelins qu’un mélange de chance et de talent arrache à leur destin, de très riches héritiers organisant avec un art consommé du masochisme leur ratage ; mais, mis à part ces cas exemplaires et rares, pour tout dire romanesques au sens le plus banal du terme, les ascension et les déclins sociaux sont des mouvements qui brassent larges et découpent rarement au cœur d’une famille. On peut le comprendre : les mécanismes qui génèrent ascension et déclin sont connus, et dans une même famille, dans un même groupe de voisinage ou de proximité, ces mécanismes sont communs à l’ensemble des membres : l’école par exemple. Ou bien les enfants sont scolarisés, ou bien ils ne le sont pas, tous ; ou bien ils ont accès aux études supérieures, ou bien ils n’y ont pas accès, tous. Les situations où un frère fait des études et un autre pas sont rares, très rares, souvent révélatrices de pathologies historiques. Certes, l’intelligence est inégalement distribuée, c’est d’ailleurs l’argument phare des idéologies libérales. Mais en réalité, ce critère n’intervient qu’en second lieu. Les sociologues du travail et de l’éducation le savent bien : un fils d’ouvrier doué deviendra peut-être technicien, ou contremaître, un fils de cadre très bête finira quand même employé de bureau, au moins. C’est comme ça.

Mais ce que Houellebecq a noté, rapidement, ce que plusieurs observateurs soulignent depuis quelques années, c’est que cette vérité, qui associe les groupes sociaux, solidaires malgré eux, n’est plus tout à fait valable.

Un exemple imaginaire : deux frères achèvent leurs études de médecine. L’un est débrouillard, extraverti, l’autre plutôt pantouflard, replié sur ses petites routines. Voilà une différence de caractère sans aucune conséquence réelle dans les années 60 et 70. Mais aujourd’hui, le premier multiplie les relations avec ses collègues britanniques, se fait inviter à des séminaires aux Etats-Unis, crée son blog, passe à la radio vanter de nouveaux traitements ; le second vivote dans son cabinet, ploie sous les crédits, peut-être même devra-t-il partager les frais avec un jeune collègue, penser à s’endetter encore plus. Au sein d’une même famille, d’un même diplôme, d’une même carrière toute tracée, deux classes sociales sont en train de se créer. On peut dupliquer cette configuration parmi les avocats, les jeunes entrepreneurs ou les universitaires.

Jamais les rencontres et les réseaux, jamais des qualités jusque-là considérées comme annexes au cœur du métier – l’entregent, la débrouillardise, la maîtrise de l’anglais – n’ont à ce point affecté un parcours professionnel.

Les classes moyennes se sont déployées armées de cette double foi : dans le diplôme et dans sa sanction, l’emploie à vie. Les deux dernières décennies ont vu naître puis s’accélérer un phénomène encore peu théorisé : un même diplôme peut désormais déboucher sur deux parcours sociaux, aux deux extrêmes ; une rencontre, la possibilité de nouer un contact avec un client, de se trouver au bon endroit, au bon moment, peut faire chambouler une vie.

Ce qui était vrai jusque-là de quelques métiers seulement : les milieux des affaires louches, de l’intermédiation, de la spéculation, c’est-à-dire le hasard, le bluff, les retournements violents et soudains, semble se généraliser à l’ensemble des catégories constituant les classes moyennes, par excellence stables et rétives aux risques.

L’atmosphère anxiogène de la vie politique européenne depuis plusieurs années déjà trouve dans cette nouvelle donne une partie de son explication. On avait promis aux classes moyennes, contre leur calme, leur placidité, leur respect des règles, un avenir balisé et unifié, selon le mérite, l’ancienneté ; il semblerait qu’on soit désormais entrée dans une zone de turbulence inédite et les romanciers, les premiers, l’ont repéré : la fracture sociale passe, désormais, au cœur des familles.

Omar Saghi

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