Le grand anthropologue Ernest Gellner, Américain d’origine tchèque, étudia longuement le Maroc. Au détour d’un article, il rapporte une anecdote. Ernest Gellner connaissait Mehdi ben Barka et ce dernier lui fit un aveu.

Le leader nationaliste fut éloigné par les Français, au cours des années qui précédèrent l’indépendance, dans un village du Haut-Atlas central, chez la tribu des Aït Haddidou. Pendant sa détention, il apprit à mieux connaître ses compatriotes de la montagne. Il découvrit en particulier une danse bien connue dans le Haut et le Moyen Atlas, l’Ahidous. Celle-ci se danse d’une manière particulière : un chœur d’hommes donne la réplique à un chœur de femme, ensuite ils dansent, souvent d’une manière mixte,  hommes et femmes mêlés, épaule contre épaule.

Or que raconte Mehdi Ben Barka à Ernest Gellner, des années plus tard ? Qu’il fut choqué, sincèrement choqué, surtout par la possibilité qu’une femme mariée puisse danser aux côtés d’un célibataire. Ernest Gellner, peut-être ironiquement, précise, en rapportant cet aveu, que Mehdi ben Barka, homme de gauche, était un féministe convaincu. Il défendait le droit des femmes à l’éducation, au travail et à la participation politique. Et jamais il ne souhaita céda sur une quelconque particularité, comme la polygamie. Sur cette affaire, ben Barka était aussi féministe que Mustapha Kemal Atatürk ou que Lahbib Bourguiba.

Cette petite fable véridique est très instructive sur nos faiblesses, nos impasses et sur les catastrophes politiques qui souvent en découlent.

L’anthropologue, par vocation et de métier, observe la société. L’homme politique, surtout de gauche, a au contraire par vocation la volonté de la changer, de l’améliorer, de la transformer.

Quand la société est en avance sur les militants

Dans cette rencontre improbable entre un militant de gauche et une collectivité montagnarde, il se passe quelque chose d’étrange. Le politique veut changer la société dans un sens plus favorable à l’égalité homme-femme. Or voilà qu’il rencontre une collectivité qui, par plusieurs aspects, est beaucoup plus en avance, à ce propos, que lui-même. Les tabous, les pudeurs, les complexes de Mehdi ben Barka étaient donc plus forts que le mode de vie des Aït Haddidu.

Mais au lieu de s’amender, au lieu de se dire qu’il y avait là, peut-être, matière à réflexion, que peut-être sa société était plus complexe, plus riche, plus en avance que bien des manuels politiques, bien des idéologies, bien des programmes, Mehdi ben Barka s’est plutôt braqué sur la possibilité qu’une femme mariée dansa aux côtés d’un célibataire.

Ni ben Barka ni Gellner ne le disent, mais nous pouvons aisément imaginer la suite : à chaque fois que Mehdi ben Barka assiste à une danse, et qu’il est choqué, on peut imaginer qu’il se lance dans des harangues à n’en plus finir sur la nécessité de l’éducation, sur l’obligation d’industrialiser, de développer, de transformer… A chaque fois que des montagnards naïfs vivent leurs naïfs rituels, celui-ci, effarouché comme un pasteur calviniste, y répond par des considérations vastes, théoriques, générales, sur le droit des femmes, l’égalité des sexes et l’avenir radieux.

La violence révolutionnaire pour voiler les phobies intimes

Montesquieu disait qu’on ne réforme pas une société par décret. Il soulignait par-là la différence qu’il y a entre la théorie politique, qui figure dans les credo et les discours des militants, et la réalité des mœurs et des coutumes.

Mais nous autres, enfants du XX° siècle, avons un avantage sur Montesquieu, on sait comment le gouffre entre la réalité sociale et la théorie peut être comblé. L’URSS, la Chine maoïste, l’Irak, la Syrie baassistes, d’autres régimes encore, nous l’ont amplement démontré. L’écart entre le réel et la théorie est comblée par la violence.

Les villages sont transformés en coopératives, et les danses mixtes en défilés politiques. Tout ça au nom du progrès et du socialisme. Si la société résiste, on envoie des masses de fonctionnaires, pour lui apprendre à bien vivre et à penser correctement. Et si elle reste rétive, alors l’autoritarisme bureaucratique devient un totalitarisme, et les déplacements de populations, les destructions programmées des vieilles villes, l’arasement des cultures locales sont enclenchés.

Cette rencontre surréaliste entre le grand moderniste ben Barka et les montagnards passéistes de l’Atlas doit nous interpeler, surtout depuis que les régimes arabes nés du socialisme modernisateur et autoritaire viennent, enfin, de tomber. Une société, même et surtout dans ses couches les plus marginalisées, auprès de ses plus faibles représentants, analphabètes et superstitieux, a souvent des ressources inédites de modernisation, des ressources plus douces et plus efficaces au final, que les grands programmes idéologiques qui souvent, comme des cache-sexes, ne font que voiler les propres folies, les propres complexes, les propres pathologies des théoriciens et des militants.

Omar Saghi

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