Ce jeudi 25 octobre 2012 correspond au 9 dhu al Hijja 1433. Des centaines de milliers de personnes, venant du monde entier, se sont rassemblées dans une plaine proche de la Mecque, dite plaine d’Arafa. C’est le jour le plus important du pèlerinage.

Il existe plusieurs récits de commentateurs médiévaux à propos de cette plaine. Dans l’un d’eux, on lui donne une étymologie fictive : la plaine de Arafa est le lieu où Adam et Eve, tombés du paradis, l’une à Djeddah, l’autre en Inde, se retrouvèrent enfin, ta‘arafa. Dans un autre, on dit qu’Adam s’y endormit, et vit en songe toute sa descendance rassemblée dans la plaine, les milliers et les milliers de générations d’êtres humains nés du couple originel. Ces récits font partie d’une culture de l’exégèse médiévale, qui nous est devenue en partie difficile à comprendre. Mais en partie seulement. Beaucoup de ce qui se déroule aujourd’hui dans les pays arabes peut trouver dans ces commentaires un début de discernement.

Dans le Coran, dans le  verset 31 de la sourate de la Génisse, il est dit : « Il – Dieu – enseigna à Adam tous les noms. » L’interprétation classique de ce verset rejoint celle de plusieurs versets de la Bible. Dieu enseigna au premier homme le langage, les mots désignant chaque animal et chaque objet. Pendant des siècles, en Occident surtout, on débattit pour savoir qu’elle était cette langue originelle qu’Adam et Eve parlèrent dans le paradis : l’arabe, l’hébreu, le latin, le grec ou l’araméen ? Chacun, bien sûr, penchait pour la langue des siens.

Mais il existe un autre commentaire de ce verset, qu’apporte Ibn Kathir dans son Histoire des Prophètes. Selon cette interprétation, ce que Dieu enseigne à Adam, c’est le nom de ses descendants, de tous ses descendants. Des millions, des dizaines, des centaines de millions, de milliards d’humains, qu’Adam engendrera.

Les fondements monothéistes de la démocratie

Cette lecture, aussi surréaliste soit-elle, est pourtant décisive pour mieux comprendre d’une part ce qui sépare les mentalités monothéistes du monde gréco-latin, de l’autre tout ce que la démocratie moderne doit aux religions sémitiques.

En effet, dire que le créateur du monde va enseigner au premier homme les noms de chaque humain, c’est donner une valeur minimale mais effective, à chaque créature. Tous, esclaves ou libres, hommes, femmes, enfants, géniaux ou stupides, cupides ou généreux, tous, les malades et les bien-portants, les puissants et les faibles, ont, en ce moment zéro de la création du langage, la même valeur. Mêmes les enfants qui mourront en bas âge, mêmes les nourrissons qui mourront de maladie infantiles. Tous portent un nom, qui sera leur illustration et leur défense devant l’éternité.

Pour un Grec de culture classique, cette interprétation est une absurdité : car s’il y a des hommes qui méritent le souvenir, des hommes illustres justement, de ceux dont on écrit les biographies, dont on dresse les statues et les portraits sur les places publiques, ceux qu’on acclame et qu’on respecte, il y a aussi, plus nombreux, grouillants dans un magma informe, les vies sans valeurs : parce qu’elles sont ignobles – les prostitués, les voleurs, les menteurs, les affranchis parvenus… – ou bien parce qu’elles sont sans intérêt, sans grâce pour la civilisation – les esclaves qui travaillent, les barbares qui, hors des frontières linguistiques et physiques de la culture, bafouillent des cris et des borborygmes…

On l’oublie trop souvent : la démocratie telle que la pensait Athènes, et telle qu’elle s’est retrouvée, à certains moments et dans d’autres cultures, était une politique de l’élite, une espèce de faisceau lumineux braqué sur les grands et les brillants, et laissant la majorité de l’humanité dans de vastes pans d’obscurité.

Cette représentation, qui distingue entre des humains ayant des noms, ceux qui méritent des biographies, ceux qui, fort de leur honneur, de leur grandeur, font valoir ce nom sur la scène publique, et les autres, les indistincts, les obscurs, les sans-noms, cette représentation a été, pendant longtemps, dominante. Pas seulement chez les Grecs et les Romains. Même dans les sociétés monothéistes, on avait tendance à oublier que Dieu demanda à Moïse de sauver son peuple de Pharaon, son peuple d’esclaves, son peuple servile écrasé par les pyramides et les obélisques. Même dans les sociétés monothéistes, les poètes arabes et les chroniqueurs persans chantaient et glorifiaient les grands et les puissants, de préférence aux multitudes.

La démocratie est une numération

Aujourd’hui que les pays arabes sont pris dans ce vaste processus de démocratisation, et qu’on essaye d’opposer parfois à juste titre, et parfois à tort, valeurs religieuses et valeurs démocratiques, il est bon de se souvenirs que la démocratie moderne, née au XVIII° siècle en Europe, doit probablement plus au monothéiste qu’à la philosophie grecque, quoiqu’on en dise.

L’arithmétique démocratique, qui ordonne les hommes en séries, en ensembles faits d’éléments égaux, chacun portant son bulletin de vote en bandoulière, cette arithmétique n’est pas grecque. Elle est sémitique. Elle ne vient pas du philosophe athénien, qui ne s’adresse qu’aux hommes bien nés, elle vient du prophète oriental, celui qui parle à tous, et d’abord aux plus faibles, aux oubliés de la grandeur, et qui leur dit : Dieu enseigna à l’homme originel tous les noms, pas seulement ceux des génies et des conquérants, des puissants et des savants.

Il est bon, aujourd’hui qu’on discute des relations entre religion et démocratie, de se rappeler de ces leçons : si l’islam est politique, et il l’est certainement, c’est d’abord en tant que fondement de l’égalité des hommes, de tous les hommes, cette égalité que la journée d’Arafa, à la Mecque, symbolise. Et il est bon de se rappeler que si les démocraties occidentales ont émergé en sécularisant les devoirs chrétiens, ceux de la charité, de l’amour du prochain et de l’attente messianique, les démocraties musulmanes en devenir doivent, à leur tour, faire cet exercice difficile mais essentiel : tirer de l’islam les enseignements de principe, par exemple, celui qui dit que Dieu enseigna à Adam, tous les noms, le nom qui donne à l’homme sa dignité, à tous les hommes, quels qu’ils soient, musulmans ou pas, forts ou faibles, savants ou ignorants.

 

Omar Saghi

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