Il est habituel en France, depuis deux siècles au moins, de se comparer, systématiquement, à l’Allemagne. Il fut un temps, jusqu’aux années 50 du siècle dernier, où cette comparaison se faisait ouvertement, sur un mode guerrier et vindicatif. Puis vint le temps de la concorde et de la construction de l’Europe autour de l’axe Paris-Berlin. La comparaison ne disparut pas mais prit un tour plus amical, celui de l’émulation et la compétition entre égaux et alliés. L’éducation, l’organisation syndicale ou partisane, l’industrie, la fiscalité, rien n’échappait et rien n’échappe à cette mode qui double le regard et le discours.

Cette comparaison aujourd’hui n’est pas à la faveur de la France. Elle l’a d’ailleurs rarement été. Les Français se sont toujours plus, par une espèce de masochisme curieux, à vanter les mérites d’un modèle tour à tour qualifié de prussien, de rhénan, de teuton ou de germanique. Pour être plus précis, c’est surtout l’économie française qui pâtit de cette comparaison. Economistes, décideurs et simples observateurs s’ingénient à chercher le secret de la réussite allemande comparée à une économie française qui semble, depuis trois décennies, se débattre dans les ornières du déficit permanent, du chômage de longue durée, du manque de réactivité et des délocalisations.

On peut, à ce propos, trouver plusieurs explications. Les économistes qui se sont penchés sur le sujet, qui ont attentivement analysé et comparés les mérites respectifs des deux économies ne manquent pas. Une variable supplémentaire, une variable politique, ou plutôt historique et idéologique, doit cependant être ajoutée à cette équation, pour approcher le secret du retard prétendu de la France.

L’économie française doit intégrer une variable politique

Sans remonter à une culture latine et catholique prétendant à l’ubiquité et à l’universalité, la France depuis la révolution s’est construite selon un idéal abstrait et messianique, à destination de l’humanité en son entier. La France, nation par excellence, a combattu, toujours, avec acharnement, en Europe ou dans les colonies, au nom d’une abstraction, le citoyen patriote, selon un idéal, l’intégration républicaine, à travers une machine propre à réaliser ou à approcher de cet idéal, la bureaucratie républicaine, centralisatrice, jacobine, fondée sur l’école publique, le service militaire, les services publics, le salarié d’Etat, et aveugle aux différences régionales ou ethniques.

Malgré les reculs – ceux de Vichy ou des impasses de la colonisation – malgré les échecs économiques – ceux des crises à répétitions et des déficits publics – la réussite, tout compte fait, est indéniable. Comme le souligne le démographe Emmanuel Todd, la France est, avec les Etats-Unis, la seule démocratie occidentale à proposer aujourd’hui au monde un modèle universel, multiracial, propre à intégrer l’humanité entière, au sein d’une société démocratique ouverte à tous. L’échec de l’URSS et les difficultés en Amérique latine font effectivement de l’Amérique du Nord et de la France les seules républiques impériales, au sens technique du terme, des républiques ouvertes à tous, à vocation universelle.

Certes, l’Allemagne, comme l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Espagne, défendent et illustrent au quotidien une politique de l’intégration et du mélange. Mais pour les uns – l’Angleterre et les Pays-Bas – la dimension multiculturelle, longtemps restée centrale, filtre et atténue l’universalisme, pour les autres – l’Allemagne ou l’Espagne par exemple – l’expérience migratoire est relativement nouvelle, et les pays cherchent encore à adapter un  modèle longtemps exclusiviste et fondé sur une homogénéité culturelle ou ethnique fermée, à la réalité migratoire européenne nouvelle.

La situation française est très différente. Avant même que les migrations ne deviennent une réalité, la France s’est pensée, dès la Révolution, comme ouverte à l’ensemble de l’humanité. Avant même que la mondialisation n’impose des mobilités de plus en plus amples aux populations, la France républicaine s’est pensée comme le pays d’accueil ouvert aux citoyens abstraits de l’humanité entière réconciliée sur l’autel de la démocratie jacobine.

La France et les Etats-Unis, et eux seuls. Or, ce projet universel, qui, on le voit, date de bien avant les migrations, a un coût, un coût économique.

Intégrer, en permanence, des populations qui ne parlent pas (encore) le français, qui ne connaissent pas (encore) les usages et les mœurs de la république, qui doivent s’habituer à ses mécanismes, à sa culture politique, cela prend plusieurs générations pour chaque nouvelle vague migratoire, et cela pèse lourd sur la fiscalité de l’Etat.

Cette réalité est indéniable. La nier ne sert qu’à renforcer les populismes qui au contraire ne cessent de la souligner. Car la vraie question, la voilà : non pas dire, parfois à l’encontre des chiffres, que l’apport migratoire ne coûte pas, mais au contraire affirmer qu’il s’agit là d’un coût, réel, rationnel, que la France paye à son projet universel.

La France a-t-elle encore les moyens de son universalisme ?

En ce sens, les populismes d’extrême-droite posent la bonne question : la France a-t-elle encore les moyens d’être universelle ? Et les républicains, au lieu de s’échiner à jongler avec les chiffres, comme si les seules (bonnes) raisons à la présence d’étrangers en France seraient économiques, devraient au contraire prendre à bras le corps ce constat, le défendre ou le rejeter, ensuite : l’universel a un coût, un coût économique certain, et la république impériale française a longtemps accepté de le payer, d’où son retard structurel sur des pays comme l’Allemagne, dont l’homogénéité ethnique revendiquée dispensait de tous les réajustements permanents nécessaires à l’intégration régulière de nouvelles populations.

Que disent les populismes d’extrême-droite ? Que la France n’a plus les moyens de l’universel, qu’elle doit redevenir une patrie particulière, plutôt que la République universelle. Que, avant elle, l’URSS, voire plusieurs puissances coloniales, ont échoué sur l’écueil de cet effort insensé, à égaliser, au prix de l’appauvrissement général, les conditions économiques et sociales de l’ensemble de l’humanité.

A cette réponse, circonstanciées et argumentées, on peut rétorquer qu’une France qui redevient une patrie particulière plutôt que la République universelle, resterait-elle la France, ou deviendrait-elle ce qu’elle n’a peut-être jamais été, une marqueterie de terroirs touristiques, tant l’effort universel, qui pendant longtemps avait pris le masque du catholicisme, est son ciment et sa colonne vertébrale, la seule – en l’absence d’une culture de l’homogénéité raciale, comme en Allemagne, ou du communautarisme postféodale, comme en Grande-Bretagne ?

  Combattre l’extrême-droite en niant la légitimité de son constat – l’universalisme français coûte cher – c’est renoncer, à terme, à la vaincre, tant le constat est juste, alors même que la solution qu’elle propose réduirait à néant tout le destin manifeste de la France.

Omar Saghi

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