Jean Baudrillard ironisait, en son temps, sur les lendemains de libération sexuelle : la gueule de bois du trop-plein. Trop de sexe, trop de discours sur le sexe, trop de combat pour le sexe… Bref, la victoire est totale, et ne reste que la saturation de l’espace public par des signes sexuels sans signifiés réels : publicités érotiques, pornographie démocratisée, topless massifié, et en bruit de fond, une fatigue générale du désir.
Enfin, c’est Baudrillard qui le dit – Michel Foucault dit quelque chose de similaire à propos de la psychanalyse comme inquisition sexuelle – et cela concernerait au premier chef un Occident sur-sexualisé et sans libido. Laissons-là les choses occidentales en l’état et voyons la situation arabe.

Voici une jeune fille comblée de fanfreluches et de robes par ses parents, étouffée d’amour par sa mère, couvée par son père. Le lendemain même, elle est mariée. Quelques mois plus tard, elle est enceinte et bientôt mère. En quelques jours, elle est donc passée d’un état de fillette – drapée de tout l’imaginaire qui l’accompagne : pureté, virginité, innocence et ignorance – à celle de femme accomplie, sexuellement comblée et prête à se reproduire. On dira que le mariage et les rituels qui l’accompagnent : la rencontre entre les belles-familles, les fiançailles, les noces, la lune de miel – jouent le rôle de rite de passage et permettent d’introduire la dimension sexuelle dans l’identité de la jeune fille. C’est bien peu en réalité. Cette fillette devenue femme du jour au lendemain se marie à vingt-six ou vingt-sept ans. Cette fillette a fait des études universitaires pendant des années, elle a, comme fillette, fréquenté des lieux publics faits pour des adultes, elle a, comme fillette, participé à des activités pensées pour des adultes, c’est-à-dire pour des êtres sexuellement accomplis.
C’est dans cette faille que pénètre l’angoisse masculine arabe et le désarroi féminin qui lui fait pendant : l’école est mixte, l’espace professionnel est mixte, l’espace public en général est mixte, mais pensé pour un seul sexe, le masculin. Que faire des nouveaux entrants, dont la différence est manifeste ? En faire, par un passage en force contre le réel, des enfants. Ainsi va l’idéal public arabe : dans la rue, il y a des hommes et des enfants (des petits enfants et des femmes enfants).
Un long combat a finalement été gagné, pourtant. On permet désormais à cet espace d’englober des femmes mariées. Accompagnée, voilée, baguée, une femme signifie sa majorité sexuelle et par la même occasion un statut rassurant et légale. Mais pour toutes les autres, célibataires, divorcées, veuves, l’espace public continue le déni.

Le harcèlement sexuel de rue, comme symptôme

Or tout passage en force contre le réel de la différence sexuelle se paye par un effet boomerang. Cette véritable forclusion de la féminité, provoque fatalement des réactions. Ce que le langage ne peut exprimer, le passage à l’acte le fait à sa place : le harcèlement sexuel, qui est devenu une pandémie urbaine dans le monde arabe, est le produit de cette forclusion. La main à la fesse ne dit pas la frustration sexuelle – un préadolescent de treize ans n’a pas à avoir de frustration biologique proprement dite – mais la lacune symbolique : la méconnaissance de l’identité sexuelle des adolescentes et des jeunes filles conduit à une réaction de prédation. Une femme de trente ans, célibataire, n’est pas une femme, mais quelque chose de difficile à préciser, une espèce d’enfant ou de proie. Ou un mélange des deux que tout mâle transformé pour l’occasion en roi des Aulnes, se doit, par un devoir impérieux qui s’impose à lui, pourchasser dans sa sexualité corporelle, à défaut de la reconnaître dans son identité sexuelle. La sexualité extra-conjugale survit alors sur deux registres : imaginaire, par l’insulte et l’obscénité ; et réel, par les attouchements ou la violence.

L’effondrement du discours sexuel classique

Pourquoi ce mutisme sur le sexe, combiné à cette appétence à toucher, brutaliser, au minimum du regard, le corps des femmes ? Pourquoi l’obscénité érigée en discours sexuel unique ?Il n’y a pas de culture classique qui n’ait son austérité, sa pudeur sur les choses de la reproduction, sans doute. Et la civilisation arabo-islamique encore plus, dirons-nous. Ces deux propositions sont à moitié vraies.
Il y a, il y avait plusieurs manières de parler de la chose sexuelle, dans toute son ampleur – le désir, le fantasme, la reproduction, la filiation… – Celle de la modernité, mélange de psychothérapies et de libéralisme productiviste, en est une parmi d’autres, la plus récente.
Quant à la culture arabo-islamique, loin de dénier la sexualité, elle en fit un de ses piliers dogmatiques et juridiques. Les faqih poussaient la casuistique jusqu’aux cas les plus rares, jusqu’aux pratiques les plus exotiques, jusqu’aux combinaisons les plus improbables.
Bref on a parlé de sexualité, mais on n’en parle plus. Le discours sexuel classique a existé, il s’est effondré, et rien ne l’a remplacé. Ou plus précisément, la sphère symbolique éclatée, c’est désormais l’imaginaire obscène et le harcèlement réel qui tentent de boucher ce trou.
La disparition du discours sexuel classique est un effet pervers de la modernité. La sécularisation des sociétés arabes, que la multiplication des voiles et des partis islamistes ne doit pas masquer, a depuis longtemps rendu les familles étrangères à l’ordre du discours sexuel classique. Les grands partages entre l’enfance et la jeunesse, les différents rites de passage qui graduellement, introduisaient les enfants dans la sexualité adulte, ont disparu, ou se sont maintenus comme simple mécanisme sans aucune signification propre qui puisse les domestiquer aux yeux des adolescents. Ces derniers allèrent chercher leur discours sexuel ailleurs, où ils ne trouvèrent que des fragments qu’ils bricolèrent. On en est là, avec nos machineries sexuelles monstrueuses : ce mélange de puritanisme, de voyeurisme, d’hyper sexualisation et de castration du désir.
A ce propos, on ne peut que saluer l’effort des penseurs islamistes contemporains : leur tentative de construire une sexualité islamique est peut-être passéiste, elle n’en demeure pas moins fondée. Une société ne peut vivre sans son propre érotisme. Quant aux divers progressismes arabes, en misant sur l’économie et la politique, ils marchèrent sur le vide là où l’Occident, dont les révolutions bouleversaient tout, avait une assise sexuelle qu’il pouvait réformer sans détruire.

Un sexe nié est un sexe omniprésent

Telle est la loi de l’inconscient. Ce qui est dénié fait retour. Et plus le déni est fort, plus le retour est douloureux. Au déni névrotique, l’imaginaire répond par une inflation de discours grossier : c’est la règle de la sexualité arabe aujourd’hui, associée, en parole, à l’ordre de l’analité et de l’infantilisme scatologique. A la forclusion totale, répond la violence réelle : le harcèlement et le viol collectif.
En bonne logique, il faudrait redonner à la sexualité arabe sa place dans l’ordre du discours, puis dans l’ordre sociale. Une place autre que celle déjà accordée à la sexualité conjugale. Parce que la démographie, l’urbanisation, l’âge du mariage, les taux de divorce, les formes de la famille, ont changé, et parce que l’avenir précise pour nous des sociétés où la sexualité conjugale ne serait plus qu’une partie de la sexualité générale. Une sphère langagière propre au sexuel qui puisse, comme une éponge, rassembler les morceaux épars et leur donner une place reconnue, plutôt que de les laisser flotter d’une manière incongrue, violente et chaotique.

Pour un érotisme local

Et en bonne logique également, il faudrait construire ou reconstruire un érotisme arabe, qui puisse se substituer aux rapiéçages d’importation ou, entre pornographie et star-system occidental, l’adolescence arabe rêve et essaie de construire son propre accès au fantasme.
En jetant le discrédit sur toute nudité médiatique ou artistique locale, les autorités religieuses ou politiques jouent contre les leurs : c’est comme détruire son industrie et ouvrir toutes grandes les portes à l’importation dépendante. Cette comparaison économico-marxiste peut sembler surréaliste et malvenue, elle n’en a pas moins son fondement. Dans un monde médiatiquement ouvert, une culture qui se refuse à produire ses propres images sexuelles, son propre discours sexuel, ses propres fantasmes, se condamne à l’importation sauvage, avec les effets déjà connus dans d’autres domaines : le mimétisme schizophrénique qui clive la personnalité entre un islam associé à l’austérité minérale et morbide et un Occident vue comme le lieu des jouissances ultimes, et tout aussi morbides.

Reste l’horizon sexuel arabe contemporain, qui cercle l’imaginaire d’un grillage de fer : du sexe on ne parle pas, mais on y pense sans cesse, comme une maladie honteuse, niée et proliférante.

Omar Saghi

à suivre…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s