On s’est habitué, sans y voir de plus près, à ce que le pouvoir soit lié à d’obscures considérations sexuelles : le ministre X a été baisé par le député Y, le candidat A s’est fait mettre par le candidat B, tel patron a des couilles, et tel autre a été castré… La liste est longue, dans toutes les langues et dans tous les pays, sans doute, qui systématiquement accouple les rapports de force aux rapports de copulation. Il s’agit de la relation archaïque qu’établit un enfant entre violence et sexualité des parents. Cette scène primitive sera ensuite enterrée sous plusieurs couches qui développeront une autre vision de la sexualité. Et seules des circonstances régressives, comme les enthousiasmes collectifs qu’appellent la politique ou le sport par exemple, font ré émerger à l’occasion cette définition du rapport sexuel comme domination d’un prédateur sur une proie. Et hormis ces moments d’agressivité grégaire déculpabilisante, d’humour sadique ou de laisser-aller panique, l’adulte a une toute autre image de la sexualité, passée par le filtre éducateur de plusieurs stades. On peut se demander si, dans le monde arabe contemporain, le rapport entre sexe et violence, et partant entre sexe et pouvoir ne perdure parmi les adultes, au sein de l’espace public, chez les politiques et les juristes, parmi les hommes et les femmes.

La sexualité comme pouvoir

 Dans le monde gréco-romain, de strictes normes définissaient les différents rapports sexuels qu’un homme libre pouvait avoir avec son esclave. Certaines pratiques étaient strictement interdites, alors que d’autres, qui nous choqueraient aujourd’hui, étaient considérée comme acceptable. L’interdit érotique entre le maître et l’esclave tenait au danger que présentait la subversion du rapport de domination normal : la sexualité n’était pas vue comme un espace isolé, insulaire, mais comme la continuation de la hiérarchie sociale en d’autres lieux et par d’autres moyens…

L’homme libre pouvait pénétrer son esclave comme il pouvait le fouetter, mais l’inverse, même avec le consentement du maître, était strictement prohibé : une menace de subversion générale pouvait en germer, de ces inversions…

C’est dire combien ces sociétés païennes, qu’on voit parfois, aujourd’hui, comme des paradis sexuels sans culpabilité ni péché originelle, avaient une vision complexe de la sexualité, très différente de la vision chrétienne-moderne devenue aujourd’hui dominante, même et surtout dans les sociétés occidentales sécularisées.

La sexualité n’y était pas considérée comme une exception, mais comme un pilier de la collectivité, obéissant aux mêmes lois, respectant les mêmes rapports. La hiérarchie publique se reflétait jusqu’au lit.

Pourquoi ce long intermède sur l’antiquité ? Parce que les religions sémitiques, le judaïsme et l’islam, sont les continuatrices de cette représentation. A la différence du christianisme, qui suivit d’autres chemins, plus tortueux – lié au célibat du Christ, au culte de la mère virginale, à l’abandon de la circoncision… – le judaïsme et l’islam sunnite maintinrent la sexualité et la procréation sur le même plan que la politique ou le commerce. Il y a un maître, et il y a un serviteur. Le maître a des droits sur le serviteur, mais aussi des devoirs envers lui. Il n’est pas étonnant que ce soit sur ces aspects particuliers que l’apologétique chrétienne attaqua le judaïsme et l’islam : ces deux religions furent (l’islam le reste encore) accusées d’être érotique et politique, autrement de ne pas isole un espace d’amour sacré qui échappe à au rapport de force ou à la Loi.

Ces considérations historiques introduisent, en vision cavalière, le soubassement du sexuel dans l’islam. La culture islamique classique avait ses équilibres internes propres, nous les laisserons aux érudits pour nous intéresser à la société contemporaine.

Si la séduction se fait sur un mode agressif, si l’acte sexuel continue d’avoir pour principal visée l’obtention de la virginité, si pendant longtemps et encore aujourd’hui dans les campagnes le lendemain de la nuit de noce le linge sanglant de la mariée est brandie, c’est que la sexualité est toujours vue comme une action guerrière, une épreuve sacrificielle au cours de laquelle meurt la jeune fille, pour renaître femme procréatrice (d’où l’importance de l’institution du mariage comme contrepoids à cette sexualité tauromachique : la vierge meurt pour ressusciter mère). Hors mariage, la sexualité ne serait plus, selon cette vision, qu’un abattoir permanent : c’est le fantasme du roi Shahrayar, décapitant une femme par nuit, et c’est l’équivalence que la subjectivité arabe continue d’établir entre liaison libre et prostitution.

En avoir ou pas : la négation de la différence sexuelle

 Les bonnes âmes diront : quand bien même, si des équilibres existent, si la sexualité féminine doit sans cesse s’accrocher à la maternité et au mariage pour subsister hors de l’arène sanglante, où est le problème ?

Le problème est que cette vision régressive de la sexualité a ensuite des effets généraux. Encore une fois, il s’agit de la négation de la différence sexuelle. Il n’y a pas un homme et une femme en accouplement, mais un individu avec, et un autre sans. La dualité masculin-féminin est remplacée par le couple actif-passif, d’où la place ambigüe de l’homosexualité dans des sociétés très guerrières, chez les Grecs, les Japonais ou les Arabes de l’époque classique, et le goût des eunuques et des jeunes garçons. L’acte sexuel confronte celui qui a le phallus et celui qui n’en a pas, ou très peu (qu’il soit enfant, esclave, eunuque, ou femme). Quant à la féminité proprement dite, elle est reléguée dans l’espace domestique, et poussée à se nimber d’attributs maternels excessifs (le goût des femmes rondes et confinée dans leurs cuisines permet de sortir de cette dualité angoissante de celui qui en a et de celui qui n’en a pas)

Une fixation au stade phallique ?

Pourquoi la permanence de cette représentation dans un monde qui a beaucoup changé ? Malgré la mixité publique, l’éducation généralisée, les transformations familiales, ce substrat s’est maintenu. La féministe égyptienne Hanane Sha‘rawi avançait l’idée d’une fixation de la personnalité arabe au stade phallique. L’hypothèse est séduisante et mérite considération.

Dans la vulgate psychanalytique, le stade phallique est celui qui précède directement l’accès à une représentation complète de la génitalité : entre trois et sept ans, pour faire très large, les jeunes enfants (aussi bien d’ailleurs les garçons que les filles) conçoivent la différence sexuelle comme suit : les garçons ont le pénis, les filles ne l’ont pas encore, ou : les garçons ont encore le pénis, les filles ont été castrée.

Le féminin ne se pense donc pas comme différence, mais comme manque, inégalité, amputation. La femme incarne une castration réussie, une horreur que seule la maternité peut amender. La maternité ou la soumission à un ordre sexuel masculin.

Dissocier pouvoir et sexualité

A quand donc une dissociation entre pouvoir et sexualité dans le monde arabe ? La réhabilitation du féminin dans sa complétude (qui n’est pas la maternité, ni la virginité nubile, ni la situation maritale chaste, mais une sexualité féminine en tout point accomplie et différente de la sexualité masculine) ne peut se faire sans penser également aux formes de pouvoir en cours. Tant que le chef (d’Etat, de parti, de ville, de milice) est d’abord considéré comme porteur de phallus, sexualisé et acclamé comme tel, il sera difficile de penser une sortie de cette sexualité prédatrice.

Le printemps arabe a-t-il entamé, ou accéléré cette désexualisation du pouvoir qu’on peut espérer ? Oui. Malgré l’islamisation de beaucoup de gouvernements, malgré le triomphe apparent et hégémonique de groupes salafistes, quelque chose du pouvoir sexuellement connoté est mort avec Kadhafi, Ben Ali, Moubarak, et déjà avant eux Saddam.

Mais ce n’est qu’une transition, et le chemin est encore long : dans les démocraties les plus anciennes, les plus solides, le pouvoir est toujours masculinisé (c’est-à-dire phallicisé, comme domination, viol, ruse et prédation)

Voilà un chantier politique qui mérite considération.

à suivre…

Omar Saghi

 

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