Il y a tout juste dix ans, les Américains envahissaient, libéraient, pacifiaient, selon la formule de votre choix, l’Irak de Saddam Hussein. Il y a tout juste dix ans commençait en Irak une guerre d’abord de libération, ensuite civile, qui n’a pas cessé depuis. Il y a tout juste dix ans, l’Irak  était la première dictature militaire arabe à se débarrasser de son dictateur, et depuis les choses en beaucoup changé, en Irak même, mais surtout autour du pays, dans ce Moyen-Orient arabe qu’on croyait, sans une intervention étrangère, destiné à la fossilisation.

Il était peut-être dit que c’est dans ce pays hybride que devait s’annoncer, une décennie en avance, les grands changements actuels. Cette espèce de situation intermédiaire que l’Irak a au sein des modèles étatiques arabes, il le tient du mélange entre les modèles égyptien et syrien, ou plus exactement de son éternelle hésitation entre les deux.

Syrie, le tout communautaire

La Syrie-Liban, c’est la mosaïque perpétuelle, depuis des millénaires : plusieurs villes, plusieurs pouvoirs emboîtés ou concurrents, plusieurs terroirs socio-culturels, plusieurs niveaux économiques, depuis le nomadisme pastoral jusqu’à la grande banque. Et régulièrement, les interventions des grandes puissances étrangères, voisines ou très éloignées, à l’appel de l’un quelconque de ces acteurs locaux.

Le déterminant géographique est ici décisif : des massifs montagneux assez imposants pour servir de refuge, assez accueillants néanmoins pour constituer un habitat autarcique, des rivières et des fleuves nombreux, au débit faible ou facile à réguler sans grands moyens, joints à une pluviométrie conséquente, une côte découpée, ménageant une multitudes de criques, de baies, de presqu’îles où prospèrent cités portuaires et républiques maritimes. Tous ces éléments permettent à chacun de vivre à sa guise, s’il le souhaite. Et quelle communauté ne préfère-t-elle pas vivre sans impôt, sans bureaucratie, sans service militaire ?

Egypte, le tout étatique

L’Egypte, au contraire, est d’abord un fleuve. Autrement dit, vivre au bord du Nil ou mourir dans le désert. Pas d’autre choix que de payer l’impôt, s’astreindre aux grands travaux réclamés par le pouvoir central, se soumettre à Pharaon pour dompter les crues et rendre la vie possible.

D’où, depuis la très haute antiquité jusqu’à aujourd’hui, une hypercentralisation précoce du pouvoir, un système hiérarchique strictdu plus humble paysan jusqu’au sommet de la pyramide, qui n’admet ni ambiguïté, ni rivalités horizontales ni possibilité de fuite, ou très peu, dans le brigandage ou le mysticisme du désert.

Ces deux systèmes, il est frappant de voir que depuis cinq mille ans, depuis que la civilisation prospère au Moyen-Orient, ils ont peu changé, alors que tout se transformait, les langues, les religions, les peuples mêmes se succédaient, mais pas la centralisation étatique en Egypte, et pas la fragmentation communautaire en Syrie.

On dit qu’en 1958, lorsque Nasser unifia l’Egypte et la Syrie, le président syrien qui lui remit les clefs du pays souhaita au raïs égyptien bonne chance avec ce peuple syrien ingouvernable.

L’Irak, communautarisme à la syrienne, étatisme à l’égyptienne

Revenons à l’Irak. Où se place-t-il dans cet éventail délimité par les deux extrêmes nilotique et levantin ? Exactement dans l’entre-deux.

L’Irak, ce sont d’abord deux grands fleuves à maîtriser. L’Euphrate comme le Tigre, arrivés dans les plaines mésopotamiennes, ralentissent leur cours, qui devient paresseux, tortueux, méandreux, ne cessant, depuis des millénaires, de changer de lit. Il faut donc dresser ces eaux, les canaliser, les cadrer, d’où des travaux hydrauliques permanents, nécessitant entretien, organisation et contrôle, pour tout dire, l’Etat. Et c’est précisément en Irak, et pour cette raison, que les premiers états sont nés. Mais l’Irak n’est pas l’Egypte. Les dynasties qui unifiaient le pays s’épuisaient au bout de quelques générations pour les plus chanceuses, en un seul règne pour la plupart. Car l’Irak n’est pas une oasis entourée par le vide désertique comme l’Egypte : au nord et à l’est, les plateaux montagneux l’abreuvaient en permanence de populations turbulentes, au sud et à l’ouest, régulièrement un apport tribal sémitique important s’ajoutait aux précédents, et les Etats étaient emportés par ces courants sociaux sous-jacents. Et l’Irak, c’est aussi plusieurs terroirs, plusieurs pays, logés dans les boucles, les coudes, les affluents des fleuves, et plusieurs villes, plusieurs autonomismes urbains, se disputant ancienneté et légitimité, depuis les cités-états sumériens jusqu’aux grands sanctuaires chiites et aux autonomismes kurdes d’aujourd’hui.

Ainsi entre l’Egypte dont il a la même association de fleuve et d’aridité, et la Syrie, dont il emprunte la multiplicité sociale, l’Irak est tiraillé.

Ce tiraillement explique certaines choses dans la politique irakienne : l’Etat aimerait ressembler à l’Egypte, et pour chaque Pharaon, on trouve un équivalent irakien, mais toujours plus violent, plus meurtrier. Pour un Nasser, pour un Sadat, pour un Mehmet-Ali déjà, il y a toujours un Daoud Pacha, un général Kassem, un Saddam Hussein. A l’aune égyptienne, ce sont des psychopathes. Mais ce n’est pas seulement question de psychologie. Le coût de l’unité est beaucoup plus élevé en Irak, car la société est plus communautarisée, plus rétive, et à la violence étatique répond une violence sociale, qui selon les périodes où les lieux est clanique ou confessionnelle. Cet écart entre un état aspirant au centralisme superposé à la fragmentation communautaire explique en grande partie les tourments de l’histoire irakienne.

 

En 2003, en s’attaquant à l’Irak, les Néo-conservateurs américains pensaient s’attaquer au mal étatique. Ils n’avaient pas tort. Mais ils découvrirent assez tôt qu’en orient, la société livrée à ses propres démons peut incarner d’autres formes de maux, aussi terribles. Communautarisme confessionnel, violence segmentaire, engrenage de vendettas et chefferies instables mais surarmées, voilà ce qu’une société sans Etat pouvait donner au Proche-Orient.

Aujourd’hui que la Syrie et peut-être hélas le Liban sont emportés dans un engrenage de guerre civile, le tiraillement irakien peut basculer vers ses démons communautaires.

Et plus largement, avec le printemps arabe, si l’Etat arabe tout-puissant a vécu, citoyens et militants doivent apprendre à trouver un juste milieu, entre un état souverain mais libéral, et une société libre mais respectueuse du droit civil. L’Irak qui, en quelques mois, en 2003, passa de l’horreur du tout-Etat à l’horreur du tout-communautaire, a encore beaucoup à nous apprendre.

Omar Saghi

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