Aux enfants, on apprend que certains termes sont bannis à table. Puisqu’il faut bien parler, on leur propose des mots de rechange, qui ne sont jamais des équivalents. Dire « je m’excuse quelques instants » pour « je veux pisser » est le modèle de la politesse. Les exemples sont multiples, fondés sur le même rituel de remplacement. Ce remplacement est une perte de sens : il ne s’agit jamais d’une traduction exacte. La vérité n’y gagne pas, et le flou qui en résulte, s’il est souvent inoffensif, peut être terrible lorsque la politesse voile la gravité de la situation.
La politique n’échappe pas à cette urbanité de bon aloi. Depuis quelques décennies, la « gouvernance » fait fureur. Elle est la politesse de l’autoritarisme bienveillant.
Propagé au milieu des années 1970, préludant à la contre-offensive ultralibérale et au dernier acte de la guerre froide,
le mot recouvrit le vide politique que le reflux des utopies (dont le communisme, mais pas seulement) laissait dangereusement béant. La Commission Trilatérale, qui s’est vouée, à partir de 1973, à contrer la crise et à défendre le monde développé (le triangle Amérique du Nord, Europe occidentale, Japon), a répandu et popularisé ce terme. « Gouvernance » vise aussi bien à asseoir des politiques d’austérité financière, de contrôle démographique ou d’ouverture des frontières, qu’à contrer les oppositions politiques et les demandes sociales. Depuis trente ans, l’alignement autoritaire sur les normes mondiales, imposé aux pays émergents, se fait sous ce pavillon.
Il n’y a pas de dîner en ville qui ne bruisse de « gouvernance ». Pouvoir, décision, souveraineté, conflit, exploitation, profit… tous les pipis cacas du peuple malpoli ont été nettoyés par la gouvernance. A qui évoque la souveraineté populaire, le suffrage universel ou la décision ultime, on le houspille et on le corrige : gouvernance.
Il y a aujourd’hui des manuels de bonne gouvernance, des séminaires et des cours, des conférences et des colloques, qui tous édifient le peuple sur la gouvernance honnête (peut-elle être autre chose d’ailleurs ?) Il y a des écoles de gouvernance, et des pays modèles de gouvernance.
Les esprits chagrins remarqueront que là où il y a gouvernance (à Dubaï ou à Singapour, chez Renault ou Microsoft), on ne parle pas de démocratie, ni de parti, ni d’idéologie. Les deux mondes se tournent le dos, comme la technique et la politique.
Les révolutions de 2011 ont secoué les dîners en ville. Les gros mots ont refait leur réapparition (élections, constituante, souveraineté…). La gouvernance a vacillé. Mais les ratages des démocratisations en cours remettent le langage à l’endroit. La politesse refoule de nouveau la politique. La gouvernance reprend sa place, elle remplace, forte d’efficacité, l’argot démocratique.
Rendre la gouvernance à sa juste place (celle de la technique de gestion de la chose publique) et ramener la politique au-devant (qui décide, et quoi ?), cela s’appelle la démocratisation. Elle a un coût : elle est brouillonne, dilapidatrice d’argent, inconséquente parfois. Ce gros mot – la politique – écorche les oreilles de ceux qui préfèrent n’avoir affaire qu’à la technicité efficace et discrète des piliers de la bonne gouvernance : conseillers, spécialistes, experts et techniciens de la chose collective…
La gouvernance est sage et paternaliste, la politique infantile et malpolie. C’est pour ça que les peuples adultes préfèrent la politique à la gouvernance.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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