Le dimanche 12 janvier, fut célébré le Nouvel an berbère, quasi contemporain de la fête du Mawlid. Deux commémorations emblématiques de l’identité maghrébine partagée. On dira que le calendrier a conjoint deux extrêmes mémoriels, deux cultures en lutte pour l’hégémonie nord-africaine. Tout porte à croire pourtant que les deux courants participent d’une même réalité politique contemporaine.

Car tel est le paradoxe : le meilleur allié de la renaissance identitaire amazighe est précisément l’islamisme, qui a remplacé le référent arabiste par un repère religieux, ouvrant la voie au réveil des cultures marginalisées. En Turquie et en Iran, les choses ne se sont pas passées différemment. L’AKP a plus fait pour la cause kurde, en s’opposant à l’agressivité nationaliste turque, que des années de guérilla, et le khomeynisme, en imposant à tous sa conception de l’Etat islamiste, a porté un coup fatal au nationalisme impérial perse, et permis le retour dans le giron de la nation iranienne des minorités azéries, kurdes ou baloutches.

Certes, il n’a jamais été dans l’intention de l’islam politique de contribuer activement à la défense des identités préislamiques, mais on oublie que son principal adversaire, le nationalisme séculariste, fut, par d’autres chemins, le même que celui du berbérisme ou de l’irrédentisme kurde. Car le nationalisme ne s’aime qu’unique : si la Turquie est turque, si l’Iran est perse, si le Proche-Orient est arabe, ce ne pouvait être qu’absolument, dans le monopole et l’unicité.

Mais la chute de ce nationalisme classique, arabiste dans le monde arabe, kémaliste en Turquie, impérial en Iran, n’aura pourtant pas les mêmes effets pour tous.

Le nationalisme arabe au Moyen-Orient fut un facteur d’unité : dans cette région zébrée de différences confessionnelles, l’arabophonie est le principal dénominateur commun, et il n’est pas surprenant que le nationalisme arabe ait réussi à fédérer chrétiens, sunnites, druzes ou chiites, par-delà leurs chapelles. Depuis trois décennies, depuis 2011 surtout, le délabrement du nationalisme arabe ne signifie pas le retour des cultures marginalisées mais du communautarisme religieux. Au Maghreb, la situation est exactement l’inverse : seul l’islam sunnite apportait un semblant d’unité – hormis l’infime minorité ibadite et la communauté juive – là où l’arabisme par contre ravivait l’hétérogénéité ethnique ou linguistique, en la politisant.

C’est dire combien islam politique et renaissance berbère entretiennent de liens implicites, malgré les batailles spectaculaires qu’ils semblent mener sur l’espace public. Ils se disputent une même dépouille, celle du nationalisme militarisé et homogénéisant, l’un au nom des langues maternelles, l’autre de la foi. Les deux communient dans une même illusion : le futur politique se construira par les tripes émotionnelles. Car en appeler à l’identité ethnique ou à la ferveur religieuse, c’est reconduire la même erreur, qui veut que l’Etat ne puisse s’affirmer que par l’affectivité, c’est briser une colonne pour la remplacer par une autre, à peine différente, sans repenser l’architecture globale.

Le Maghreb, le Maroc en particulier, découvre depuis peu, à tâtons, l’idée et la réalité du droit comme fondement du vivre-ensemble. Puissent ces deux fêtes, le Mawlid et Yennayer, nous rappeler que, précisément, parce qu’ils se déploient dans la fête et l’espace culturel, l’islam comme l’identité berbère ne sont pas des programmes politiques.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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